miércoles, 6 de abril de 2011

Deuxieme déclaration de la foret lacandon

Deuxième déclaration de la forêt Lacandone

mardi 2 janvier 1996

Traduction Effectuée par le CSCPL

DEUXIÈME DÉCLARATION DE LA FORÊT LACANDONE

Frères mexicains,
Notre lutte continue. Le drapeau zapatiste flotte toujours dans les montagnes du Sud-Est mexicain et aujourd’hui nous disons :
Nous ne nous rendrons pas !
Tournés vers la montagne, nous avons parlé avec nos morts, afin que leur parole nous désigne le bon chemin, celui que doit emprunter notre visage bâillonné.
Les tambours ont retenti et dans la voix de la terre a parlé notre douleur et notre histoire a parlé.
"Tout pour tous", disent nos morts. Tant qu’il n’en sera pas ainsi il n’y aura rien pour nous.
Dites la parole des autres Mexicains, trouvez le chemin du cœur à l’écoute de ceux pour qui nous luttons, invitez-les à marcher du pas digne de ceux qui n’ont pas de visage. Appelez tout le monde à résister, que personne n’accepte rien de ceux qui commandent en commandant. Que le fait de ne pas se vendre devienne une bannière commune. Demandez qu’on ne se contente pas de paroles d’encouragement devant notre douleur. Demandez qu’on la partage, demandez que l’on résiste avec vous, que l’on rejette toutes les aumônes qui viennent des puissants. Que toutes les bonnes gens qui vivent sur ces terres organisent aujourd’hui la dignité qui résiste et ne se vend pas. Que demain cette dignité s’organise pour exiger que la parole qui est dans le cœur du plus grand nombre soit reconnue et saluée par ceux qui gouvernent. Que s’impose le bon chemin, où celui qui commande commande en obéissant.
Ne vous rendez pas ! Résistez ! Ne faillissez pas à l’honneur de la parole vraie. Résistez avec dignité sur les terres des hommes et des femmes vrais, que les montagnes abritent la douleur des hommes de maïs. Ne vous rendez pas ! Résistez ! Ne vous vendez pas ! Résistez !
C’est ce qu’a dit la parole venant du cœur de nos morts de toujours. Nous avons vu que la parole de nos morts était bonne, nous avons vu qu’il y a vérité et dignité dans leur conseil. C’est pour cela que nous appelons tous nos frères indigènes mexicains à résister avec nous. Nous appelons tous les paysans à résister avec nous, les ouvriers, les employés, les fermiers, les femmes au foyer, les étudiants, les instituteurs, ceux qui font leur vie de la pensée et de la parole, tous ceux qui ont le sens de l’honneur et de la dignité, nous les appelons tous pour qu’ils résistent avec nous, car ce mauvais gouvernement veut qu’il n’y ait pas de démocratie sur notre sol. Nous n’accepterons rien qui vienne du cœur pourri de ce gouvernement mauvais, ni le moindre sou, ni un médicament, ni une pierre, ni un grain de nourriture, ni la moindre miette des aumônes qu’il propose en échange de notre digne cheminement.
Nous ne recevrons rien du suprême gouvernement. Même si notre peine et notre douleur augmentent, même si la mort demeure à notre table, sur notre terre et dans notre lit, même si nous voyons que d’autres se vendent à la main qui les opprime, même si tout fait mal, même si notre peine pleure jusque dans les pierres. Nous n’accepterons rien, nous résisterons. Nous ne recevrons rien du gouvernement, nous résisterons jusqu’à ce que celui qui commande commande en obéissant.
Frères, ne vous vendez pas. Résistez avec nous. Ne vous rendez pas. Résistez avec nous. Répétez avec nous, frères : "Nous ne nous rendons pas ! Nous résistons !" Que cette parole ne s’entende pas seulement dans les montagnes du Sud- Est mexicain, qu’elle s’entende aussi dans le Nord et dans les péninsules, qu’on l’écoute sur les deux côtes, qu’on l’entende dans le centre, qu’elle se fasse cri dans les vallées et dans les montagnes, qu’elle résonne à la ville et à la campagne. Unissez vos voix, frères, criez avec nous, faites vôtre notre voix :
Nous ne nous rendons pas ! Nous résistons !
Que la dignité brise le cercle par lequel les mains sales de ce mauvais gouvernement nous asphyxient. Nous sommes tous cernés, ils ne laissent pas la démocratie, la liberté et la justice pénétrer en terre mexicaine. Frères, nous sommes tous cernés. Ne nous rendons pas ! Résistons ! Soyons dignes ! Ne nous vendons pas !
À quoi serviront au puissant toutes ses richesses s’il ne peut pas acheter ce qu’il y a de plus précieux sur ces terres ? Si la dignité de tous les Mexicains n’a pas de prix, à quoi sert le pouvoir du puissant ?
La dignité ne se rend pas !

La dignité résiste !
Démocratie !
Liberté !
Justice !
Depuis les montagnes du Sud-Est mexicain.
Comité clandestin révolutionnaire indigène Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale
Mexique, juin 1994.

Chiapas La Résistance Caracol IV Morelia

CHIAPAS, LA RESISTANCE

Caracol IV Morelia

GLORIA MUÑOZ RAMIREZ
lundi 8 novembre 2004
Ce texte est la quatrième partie de la traduction française de l’enquête de Gloria Muñoz Ramirez après une année d’existence des conseils de bon gouvernement dans les cinq Caracoles. "Chiapas, la resistancia" est paru dans le supplément de La Jornada du 19 septembre 2004 et a été publié par la suite dans le numéro 23 (de septembre) de Rebeldía.

Chiapas, la résistance
Caracol IV Morelia

Une allée de pins mène au quatrième Caracol zapatiste, situé dans la communauté Morelia, près d’Altamirano. C’est la régionTsots Choj ("tigre courageux", en tseltal), région peuplée d’éleveurs et de paramilitaires, et c’est là que l’armée fédérale viola une femme indigène et c’est là aussi que, en 1994, trois miliciens de l’EZLN furent torturés et massacrés.
Le Caracol se situe à l’écart du village, dans une clairière au milieu des pins là où fut édifié, en 1996, ce que l’on appelait alors l’Aguascalientes IV, un espace de rencontre politique et culturel.
Aujourd’hui, ce lieu n’a plus rien à voir avec celui d’alors : à l’entrée, un atelier de technologie, au centre un atelier de fabrication de chaussures et les dortoirs, plus loin l’auditorium et, sur le côté, le bureau du conseil de bon gouvernement avec sa connexion satellitaire à Internet.
Comme dans tous les Caracoles zapatistes, les constructions en bois et en ciment sont couvertes de peintures murales aux images révolutionnaires. Sur les murs de l’un des dortoirs, on peut voir une peinture dédiée aux martyrs de Morelia, assassinés le 7 janvier 1994 lorsque, en plein conflit, les soldats de l’armée prirent le village d’assaut, firent sortir de chez eux les hommes qu’ils trouvaient, les rassemblèrent au centre du village, les torturèrent et leur donnèrent ensuite le coup de grâce. Cette histoire, bien qu’ancienne, est encore présente dans la mémoire de tous.
Aujourd’hui, l’ambiance est bien différente. Un groupe de Catalans du Collectif de solidarité avec la rébellion zapatiste est arrivé et, profitant de la présence des promoteurs d’éducation, venus pour une formation en mathématiques, ils préparent un spectacle de marionnettes avec des chansons révolutionnaires et des contes pour enfants.
La construction la plus récente, c’est la cafétéria El Paliacate, située au fond du Caracol où l’on peut en plus de se restaurer trouver les dernières éditions locales de la région autonome. C’est d’ailleurs dans cette région que l’on a commencé à créer des éditions qui donnaient la parole aux villages. Il y a quelques années, il s’agissait d’une petite revue qui envoyait ses reporters indigènes couvrir les manifs et les mobilisations zapatistes. Aujourd’hui, on publie, sous le nom d’Ediciones autónomas en rebeldía, un bulletin qui relate l’histoire du centro de comercio Nuevo Amanecer del arco iris et un autre qui parle de la lutte des femmes zapatistes, celles des villages et les insurgées.
Ici, on est fier du centro de comercio Nuevo Amanecer del arco iris. Il se trouve au carrefour de Cuxuljá, dans la communauté Moisés Gandhi, précisément à l’endroit qu’occupait avant l’une des sept positions militaires dont le retrait fut revendiqué par l’EZLN. Actuellement, "dans l’endroit même où nous avons lutté courageusement contre la présence militaire", s’élève le résultat de cet effort collectif qui a survécu malgré les menaces d’expulsion de la police de sécurité publique et le harcèlement des priistes et des partisans du PRD. Cet espace représente les premiers travaux collectifs organisés par les sept communes autonomes de la région, avant même l’existence du conseil de bon gouvernement. Les sept communes sont : Primero de Enero, Olga Isabel, 17 de Noviembre, Ernesto Che Guevara, Vicente Guerrero, Miguel Hidalgo et Lucio Cabañas. L’autre signe distinctif des communautés de la région c’est le travail des femmes. La désormais célèbre commandante Esther incarne le résultat de plus de dix années de travail politique dans ces villages où, en dépit d’une inégalité persistante, les avancées sont indéniables. Par exemple, ce conseil de bon gouvernement est le seul qui ait une femme au sein de chacun de ses conseils autonomes. Le conseil compte vingt-huit participants, vingt et un hommes et sept femmes, de sorte qu’à chaque réunion il y a toujours une femme qui représente à elle seule le quart du gouvernement autonome. C’est peu, mais en comparaison avec d’autres conseils, cela représente la plus forte participation des femmes dans le gouvernement.
Les femmes tseltales, tsotsiles et tojolabales des sept communes sont aussi des pionnières du travail collectif. Dans les villages se multiplient les collectifs pour les plantations, la couture et la broderie, la fabrication de bougies et de pain. "Les bénéfices de ce travail, explique Maria, sont très peu répartis individuellement, la plupart sont utilisés pour les biens communautaires."
La participation des femmes dans l’économie familiale les place dans des espaces nouveaux au sein de la communauté et elles gagnent ainsi le respect de leurs parents, de leurs époux, de leurs frères et de leurs fils.
Assise au milieu de six hommes dans le bureau du conseil de bon gouvernement, la seule femme de la réunion affirme : "Il faudrait davantage de participation. Certains hommes qui comprennent la lutte sont en train de découvrir que les femmes sont aussi capables que les hommes pour tout type de travail, mais ce n’est pas le cas de tous... Il y a beaucoup d’hommes qui ne laissent pas leur femme ou leur fille participer aux cours ou aux travaux en dehors du village. Dans les villages où les hommes ont une manière de penser bonne, les femmes font bien leur travail."
L’influence des femmes indigènes zapatistes qui s’engagent dans le travail est perceptible dans d’autres organisations. Maria raconte : "Dans mon village les hommes priistes ont commencé à laisser sortir leur femme car elles faisaient valoir que nous, les femmes zapatistes, nous pouvions le faire. Ces femmes ont dit à leur mari qu’elles aussi pouvaient gagner de l’argent honnêtement et elles se sont mises à travailler."

Éducation pour la paix et l’humanité

Pendant que je fais cette interview dans les bureaux du conseil, dehors une équipe de promoteurs d’éducation joue au basket contre une équipe de promotrices. L’inégalité des sexes dans le domaine de l’éducation se retrouve aussi au niveau des promoteurs, éducateurs ou délégués (on les appelle de ces trois manières) ; en revanche, dans les écoles des communautés il y a presque le même nombre de garçons et de filles. La plupart des instituteurs sont des hommes, mais le groupe d’élèves est équilibré. Les filles vont maintenant à l’école et on leur demande de moins en moins de rester à la maison pour garder leurs petits frères et sœurs ou pour faire les tortillas.
L’éducation autonome fonctionne depuis 1995 et actuellement un total de 280 délégués d’éducation donnent des cours à 2 500 élèves des sept communes. C’est également la seule région à posséder un centre de formation de promoteurs dans chaque commune autonome, au lieu de n’en avoir qu’un seul qui s’occupe de toute la région.
Ici, comme dans le reste du territoire zapatiste, les enfants n’apprennent pas seulement à lire et à écrire mais aussi, c’est le plus important, "à lutter, à défendre l’environnement, à respecter la nature et à être fiers de leur culture". Les matières qui leur sont enseignées sont les suivantes  : production, éducation politique, éducation artistique, culture, lecture et écriture, santé, éducation physique, mathématiques, histoire et langues (l’espagnol et leur langue maternelle). Ce programme a été élaboré au cours de dizaines de réunions de travail par 200 éducateurs indigènes des sept communes.
Un élément curieux qui montre comment fonctionne l’autogestion éducative est que pour s’inscrire à l’enseignement primaire chaque enfant doit apporter une poule et, grâce à ce système, les promoteurs ont maintenant un élevage de poules qui produisent des œufs pour l’alimentation des élèves. De même, chaque école primaire a été construite avec les moyens de la communauté, sans aide extérieure, de sorte qu’il y a des écoles primaires en parpaings et d’autres en bois. Les promoteurs travaillent aussi dans des maisons qui leur sont prêtées ou encore dehors, sous une bâche en plastique. L’école, disent-ils, "ce n’est pas un bâtiment".
Le programme éducatif de la région, comme tous les noms zapatistes porte un nom assez recherché : Organisation pour la nouvelle éducation autonome indigène pour la paix et l’humanité. Ni plus ni moins.
Le succès le plus récent en matière d’éducation c’est que cette année ont débuté les cours d’enseignement secondaire. Des cinq zones zapatistes, c’est la seule qui compte un niveau secondaire dans chacune de ses sept communes autonomes. La première génération d’enfants est déjà sortie du primaire et ils ont reçu des cours de mise à niveau pour accéder au niveau suivant. "Avant, avoir une école nous semblait impossible et maintenant, nous avons plus de cent écoles primaires et sept secondaires", déclarent les autorités autonomes.

Beaucoup de carences et la consultation gratuite

Les villages zapatistes de cette région utilisent de moins en moins les médicaments chimiques et encouragent à travers des campagnes d’information l’usage d’infusions et de pommades élaborées avec des herbes et des plantes médicinales. La médecine naturelle prend de plus en plus d’importance et elle utilise des remèdes à base de romarin, de camomille, de citronnelle et plein d’autres.
Un total de cent cinquante promoteurs de santé donnent des soins aux zapatistes et non-zapatistes dans une centaine de dispensaires communautaires, qui ont chacun deux armoires à pharmacie, l’une de médicaments pharmaceutiques, l’autre de remèdes naturels. "La médecine naturelle n’est pas payante, et les produits pharmaceutiques ne sont vendus qu’à prix coûtant", expliquent les membres du conseil.
Il existe également sept cliniques municipales où la consultation est gratuite pour toutes les bases d’appui, comme dans tout le territoire en résistance. De plus, un laboratoire d’analyses cliniques a commencé à fonctionner grâce à des promoteurs spécialisés.
Les manques sont énormes. Par exemple, il n’y a pas dans cette région de cabinet dentaire, ni de bloc opératoire, ni d’hôpital, ni d’ambulance. Lorsque quelqu’un tombe gravement malade, il doit être transféré à l’hôpital de San Carlos d’Altamirano, qui est dirigé par les religieuses qui, en 1994, avaient été menacées de mort par les caciques et les éleveurs locaux qui les accusaient du terrible délit de s’occuper de tous ceux qui arrivaient.
Malgré toutes ces insuffisances, les bases d’appui zapatistes apprécient à leur juste valeur les résultats obtenus car, disent-ils, "dans les cliniques de l’État, on nous donnait des médicaments périmés, on ne nous traitait pas avec respect et en plus on nous faisait payer la consultation et les médicaments à un tarif particulier".
De plus en plus, dans cette région, les indigènes priistes sont reçus dans les cliniques et les dispensaires autonomes et Hilario, priiste de la commune Miguel Hidalgo, reconnaît : "Il y a des fois où ils ne nous font même pas payer la consultation, il est vrai que nous non plus n’avons pas d’argent. Parfois, ils nous donnent des pommades et ils ne nous les font pas payer et je crois que c’est bien pour les urgences."
De son côté, le conseil signale : "On ne peut pas refuser ce service. La santé c’est pour tout le monde. L’argent que le gouvernement donne aux priistes, ils le dépensent pour se saouler et après ils n’ont plus rien, ni pour manger ni pour se soigner. Pour nous la santé c’est très important et eux, comme indigènes, ils ont aussi besoin de ce service."
Chaque commune autonome dispose d’une commission de santé chargée d’analyser la situation de toutes ses communautés. Avant l’existence des conseils de bon gouvernement, reconnaissent les autorités, "beaucoup de communautés n’avaient pas de dispensaire, mais maintenant il y en a partout. Nous avons un plan général de travail pour la santé et tous les trois mois les commissions se réunissent et font un état des lieux pour voir où il manque des armoires à pharmacie, pour étudier les maladies qui se manifestent et pour soutenir les initiatives".
Les promoteurs font des campagnes dans les villages environnants, pour la lutte contre les parasites, pour les vaccins, pour l’hygiène afin d’éviter certaines maladies. "C’est important d’éduquer le peuple sur l’origine des maladies, sinon nous allons passer notre temps à soigner", remarque Daniel du conseil de bon gouvernement.

Fin de l’usage des insecticides et des engrais chimiques

La terre est l’une des choses qui préoccupent le plus les villages et on a donc commencé à organiser la production, non sans difficultés. En ce moment, une commission de production travaille dans chaque commune, dans le but d’organiser des projets d’élevage et d’agriculture. On forme également des promoteurs aux techniques d’agriculture écologique et aux soins vétérinaires.
Par exemple, quelques paysans nettoient désormais les terres touchées par des épidémies "à coups de machette", sans insecticides ni pesticides, et utilisent des engrais organiques et non chimiques.
Le conseil de bon gouvernement travaille depuis un an déjà, mais ici il y a bien plus longtemps que cela que le travail est collectif. Les zapatistes continuent à apprendre : "Nous continuons à apprendre à nous gouverner nous-mêmes et à résoudre nos problèmes. Les villages apprennent à commander et à surveiller notre travail et nous, nous apprenons à obéir. Le peuple est sage et il sait quand on se trompe ou quand on sort de notre rôle. C’est comme ça que nous travaillons", concluent les autorités autonomes.
Les traductions ont été faites par Martine, Chantal, Christine, Antoine, Michelle et Julio ; la relecture par Éva. Le CSPCL les remercie chaleureusement.

Chiapas la résistance Caracol V Roberto Barrio

CHIAPAS, LA RÉSISTANCE

Caracol V Roberto Barrios

GLORIA MUÑOZ RAMIREZ
lundi 8 novembre 2004
Ce texte est la cinquième et dernière partie de la traduction française de l’enquête de Gloria Muñoz Ramirez après une année d’existence des conseils de bon gouvernement dans les cinq Caracoles. "Chiapas, la resistancia" est paru dans le supplément de La Jornada du 19 septembre 2004 et a été publié par la suite dans le numéro 23 (de septembre) de Rebeldía.

Chiapas, la résistance
Caracol V Roberto Barrios

En plein Caracol, deux groupes de neuf singes hurleurs se disputent le territoire. Le spectacle attire l’attention des membres du conseil de bon gouvernement Nueva Semilla que va a producir ("Nouvelle graine qui va produire"), des personnes des campements pour la paix venues d’Argentine, de Barcelone et de France, d’une équipe d’indigènes chargés d’un projet de communication autonome et d’un groupe de Nord-Américains qui construisent des collèges zapatistes.
Au milieu de cette forêt toujours exubérante, les singes hurleurs viennent s’abreuver dans cet endroit situé tout près des belles cascades si convoitées par les investisseurs nationaux et étrangers, dans ces terres meurtries par le groupe paramilitaire le plus sanguinaire de tout le territoire zapatiste : Paz y Justicia.
L’espace destiné au Caracol, qui se trouve à environ une heure de Palenque, est en construction permanente. La salle d’Internet est quasi prête, d’où la parole zapatiste s’envolera directement et où celle du monde entier sera reçue. La maison du conseil de bon gouvernement est déjà en place ; faite de ciment et de parpaings, elle est décorée avec d’énormes fresques zapatistes colorées.
Le Caracol Que habla para todos ("Qui parle pour tous"), de la zone Nord du Chiapas, comprend six communes autonomes déjà constituées, plus trois autres qui vont bientôt être inaugurées. Dans cette région, la nature est généreuse "et c’est pour cela qu’il faut la défendre", affirme Pedro, membre du conseil de bon gouvernement, après avoir expliqué que l’autonomie des peuples commence par la protection de la terre.
Et justement, pour sauvegarder les ressources naturelles, les zapatistes ont mis en place un programme d’amélioration du sol, qui comprend, entre autres, l’élimination progressive de la technique de la culture sur brûlis, l’utilisation d’engrais organiques et l’abandon des insecticides, afin de récupérer la fertilité des terres. "Ce n’est pas simple, car le gouvernement donne aux priistes des fertilisants, des herbicides et des insecticides, alors les gens continuent à maltraiter la terre. Heureusement, les compas se sont rendu compte que l’on peut développer les cultures autrement sans diminuer la qualité", explique le représentant de l’autorité autonome.
Grâce aux campagnes d’amélioration de l’environnement, de plus en plus de zapatistes utilisent des insecticides biologiques car "il ne s’agit pas d’éliminer les insectes mais de les éloigner". Ainsi, ils utilisent de l’arnica, qui est à la fois insecticide et fertilisant, ils font des composts avec des engrais organiques et refusent, bien entendu, l’utilisation de graines transgéniques.

Les enfants n’ont jamais zéro

L’emploi de l’agriculture biologique n’est pas nouveau dans ces lieux, tout comme le système d’éducation autonome, qui a débuté il y a cinq ans "lorsqu’on a réalisé la nécessité pour les communautés de prendre en charge l’éducation. Les compas de la zone de La Realidad le faisaient déjà, alors nous nous sommes décidés aussi".
Ainsi ont commencé les cours des promoteurs d’éducation grâce au programme autonome Semillita del sol ("Petite graine de soleil"). Cinq années se sont écoulées depuis et quatre générations de promoteurs ont été formées. La graine s’est développée et maintenant des communautés de Huitiupan, Sabanilla et Tila y participent.
Grâce à l’éducation autonome, ajoute un autre membre du conseil, "les parents zapatistes ont une alternative à l’école gouvernementale. Beaucoup nous critiquent, en disant que nous ne faisons pas bien notre travail. Mais le fait est que nous avons 352 promoteurs d’éducation qui assurent les cours dans 159 écoles en résistance, dont 37 nouvellement créées, à quelque 4 000 enfants zapatistes."
Dans les écoles officielles, les cours sont uniquement en espagnol. Les zapatistes expliquent que là-bas, "les enfants apprennent à ne plus être indigènes, alors que dans nos écoles, on est fier de soutenir notre identité". Voilà pourquoi, dans la zone Nord, les cours sont en espagnol, zoque, tseltal et chol, "et nous parlons de notre lutte pour que les enfants développent leurs idées".
Ici, "les enfants qui ne savent pas leur leçon n’ont pas zéro. Le groupe n’avance pas tant que tout le monde n’a pas compris. Personne ne redouble". De plus, à la fin des cours, les promoteurs indigènes organisent une série d’activités auxquelles les parents assistent, valorisant ainsi l’apprentissage des enfants, mais sans donner de notes.
Le processus éducatif dans cette région est de plus en plus indépendant. Les première et deuxième générations de promoteurs ont été formées par des membres de la société civile, alors que les troisième et quatrième générations l’ont été par les générations précédentes, sans intervention extérieure. Sur le plan de l’éducation, les zapatistes font de moins en moins appel à l’aide extérieure, même si cette dernière est toujours demandée pour l’élaboration de matériels didactiques. En outre, l’alimentation des promoteurs pendant la période des cours ne dépend plus des projets, elle est désormais prise en charge par les communautés.
Actuellement, il existe deux centres de formation des promoteurs : l’un à Roberto Barrios et l’autre à Ak’abal Na. Les matières enseignées dans le primaire sont : mathématiques, langues, histoire, vie et environnement, et intégration, où toutes les connaissances sont reliées aux demandes zapatistes.
L’histoire que les enfants apprennent n’est pas celle des livres scolaires officiels, mais celle de leurs propres communautés et de leur lutte. Les promoteurs et les enfants vont chercher leur histoire dans leurs communautés. Grâce à un axe temporel, ils suivent les diverses histoires dans les écoles en résistance. Selon un promoteur, "les enfants questionnent les anciens des communautés et ensemble ils construisent leur propre matériel didactique".
Le défi au niveau de l’éducation est maintenant de relier tous les projets. Ainsi, des cours de santé et d’agriculture biologique pourraient être donnés dans les écoles. Dans la commune autonome Benito Juárez, par exemple, les enfants sèment, tout en protégeant l’environnement, et réfléchissent à des questions d’hygiène et de prévention des maladies. Les promoteurs partent aussi explorer la montagne et la rivière avec les enfants, qui apprennent à respecter l’environnement.
Les autorités autonomes parlent avec fierté d’un projet d’école secondaire (le bâtiment a déjà été construit, juste derrière le bureau du conseil de bon gouvernement), où il y aura les mêmes cours qu’en primaire plus un cours de culture. En fait, plutôt que d’une école secondaire, il s’agit d’un centre culturel d’éducation technologique autonome zapatiste.
D’après les responsables, l’objectif de ce centre serait de s’adapter à la réalité indigène, car "il ne faut pas étudier pour cesser d’être indigène, mais pour rester des indigènes et avoir plus d’idées". Ensuite, "il restera à réaliser le rêve d’une université zapatiste. Avant, tout cela était aussi un rêve et, regardez, le rêve est devenu réalité."
Voici les six communes autonomes de cette région : El Trabajo, Ak’abal Na, Benito Juárez, Francisco Villa, La Paz et Vicente Guerrero. Trois autres communes, organisées d’une manière autonome et sur le point d’être formellement déclarées, ainsi que d’autres communautés isolées, participent au processus. Dans toute la zone, un million six cents mille pesos a été apporté et un million de pesos est sorti. Très peu, si l’on prend en compte l’étendue du territoire et l’ensemble des carences. Mais, c’est une somme importante si l’on considère que tout profite à tous.
L’aide de La Garriga, une petite ville prospère de Catalogne, a été décisive. Elle est jumelée avec El Trabajo depuis longtemps et travaille actuellement avec les autorités du gouvernement autonome dans des projets d’éducation, de santé et d’agriculture biologique dans d’autres communautés de la zone.

La santé... il reste encore beaucoup à faire

La santé est un des aspects les plus problématiques ici, ainsi que le soulignent les zapatistes : "Nous sommes à peine en train d’organiser ce service au niveau des communautés et des régions. La santé est une urgence dans les communautés en résistance. Tout s’organise dans les villages pour pouvoir bénéficier de notre propre système de santé communautaire et autonome."
Depuis un an déjà, au moment de l’inauguration des Caracoles et de la prise en fonction des conseils de bon gouvernement, "les centres de santé du gouvernement officiel ont intensifié le harcèlement envers nos bases d’appui, leur posant beaucoup de questions sans leur donner de bons soins. Voilà pourquoi les gens avaient même peur d’aller dans les cliniques officielles", affirment les responsables du gouvernement autonome, qui élaborent en coordination avec les villages un plan de prévention sanitaire.
Dans cette zone Nord, un petit groupe de femmes physiothérapeutes, provenant de la Catalogne, réalise un travail considérable : elles proposent, dans une petite salle prévue à cet effet, des massages qui soulagent certaines maladies, sans avoir recours aux médicaments.
L’échange culturel lors de ces massages est étonnant, car ni les hommes ni les femmes indigènes des villages ne sont habitués à ce qu’on les "touche" à des fins thérapeutiques, et encore moins en étant entièrement dénudés. Ces jeunes femmes, professionnelles et enthousiastes, passent de village en village, offrant des massages et des cours pour que d’autres reprennent ces pratiques quand elles partiront.
Il y a quelques mois encore, le travail lié à la santé "était très inégal" dans les villages. Chaque commune se chargeait de ses besoins séparément. Certains villages n’avaient rien, ni maison de santé ni promoteurs. Aujourd’hui, chacune des six communes déclarées compte une clinique et des cours pour les promoteurs pour prendre soin de toutes les communautés. Comme dans les quatre autres Caracoles du territoire zapatiste, des cours de médecine à base de plantes et d’allopathie sont assurés.
Les cliniques autonomes, comme dans la plupart des centres sanitaires communautaires, n’ont ni docteur ni infirmière. Il y a cependant des promoteurs de santé des villages qui mènent aussi les campagnes de vaccination et de médecine préventive. La commune autonome El Trabajo est la seule qui a actuellement un docteur dans la clinique de Roberto Barrios. Il s’agit d’un étudiant de médecine qui fait son stage de titularisation. Les 35 promoteurs de santé d’El Trabajo et les 41 de Benito Juárez soignent actuellement les maladies parasitaires et respiratoires, les infections de la peau et la fièvre, entre autres. Par ailleurs, dans la commune de Francisco Villa, les promoteurs travaillent sur un projet de plantes médicinales ; dans les autres communes, un diagnostic de la situation sanitaire est en train d’être mené.
En même temps, des campagnes de nettoyage des lettrines, de maintien des animaux hors des maisons, d’hygiène individuelle et communautaire sont réalisées. "Tout cela demande du travail, mais les camarades tiennent bon", affirme un promoteur de santé.

Des vidéastes autonomes

Moy, jeune zapatiste de la région, travaille dans un système de moyens de communication autonome qui inclut une station de radio régionale, la réalisation de vidéos sur l’histoire, les fêtes et traditions des communautés, et des témoignages de violation des droits de l’homme. Ainsi, la vidéo "La Guerre de la peur : Paz y Justicia", qui narre la violence du groupe paramilitaire responsable de massacres et de différents crimes dans la zone Nord du Chiapas, est née de ce travail.
Rosaura est animatrice à la seule station de radio communale gérée par des bases d’appui (Radio Insurgentes, commandée par des insurgés et non par des villageois). C’est une radio locale qui avait reçu au début le nom de Radio Résistante et qui est écoutée dans un petit périmètre, en attendant l’installation d’un émetteur plus puissant.
On peut y écouter des contes pour enfants, des annonces de campagnes de santé, des interviews de femmes travaillant dans des coopératives et des nouvelles locales, lorsque l’émetteur fonctionne grâce à un groupe de jeunes hommes et de jeunes femmes des communautés.

Les femmes de la zone Nord

Devant l’entrée principale du Caracol se trouve le campement pour la paix où des dizaines d’hommes et de femmes de diverses nationalités accompagnent la communauté Roberto Barrios, harcelée en permanence. À côté du campement, une construction multicolore : c’est là qu’un groupe de femmes multicolores elles aussi brodent des blouses et des espoirs. La première coopérative est née indirectement à cause du harcèlement des paramilitaires. À certains moments, les hommes devaient cesser le travail pour venir protéger le Caracol (à l’époque appelé Aguascalientes) et donc l’économie familiale s’est réduite. Les femmes se sont alors organisées et ont commencé un projet qui leur a permis depuis de "subvenir aux besoins de leur famille".
Au fur et à mesure des années, le travail dans les coopératives s’est considérablement développé et, maintenant, différents projets sont dirigés par des femmes, comme un élevage de porcs et de poulets, une boulangerie, des petites épiceries, des coopératives artisanales, des ateliers de couture et des potagers. La commune Benito Juárez est celle qui a impulsé le plus les groupements collectifs, avec à la tête 33 femmes.
Il reste néanmoins des choses à faire. Le conseil de bon gouvernement reconnaît qu’il reste encore à équilibrer le travail entre hommes et femmes ; qu’en matière de santé, les objectifs ne sont pas atteints ; que tous les villages n’appliquent pas les normes de l’agriculture biologique, bien que 54 promoteurs aient été formés ; que le collège ne fonctionne pas encore ; que les paramilitaires de Paz y Justicia continuent à sévir ; que la commission fédérale d’électricité leur coupe la lumière ; qu’il n’y a pas d’argent... "Il nous reste encore du travail, et quelquefois la tâche nous semble immense, mais tant qu’il y a de la vie, il y a de l’espoir. Rien n’est plus comme avant", racontent Pedro, Soledad, Leonel, Concepción, Walter, Sofía, Rodolfo et Enrique, l’équipe complète du conseil de bon gouvernement.
Les traductions ont été faites par Martine, Chantal, Christine, Antoine, Michelle et Julio ; la relecture par Éva. Le CSPCL les remercie chaleureusement.

Chiapas la résistance Caracol III La Garrucha

CHIAPAS, LA RÉSISTANCE

Caracol III La Garrucha

GLORIA MUÑOZ RAMIREZ
lundi 8 novembre 2004
Ce texte est la troisième partie de la traduction française de l’enquête de Gloria Muñoz Ramirez après une année d’existence des conseils de bon gouvernement dans les cinq Caracoles. "Chiapas, la resistancia" est paru dans le supplément de La Jornada du 19 septembre 2004 et a été publié par la suite dans le numéro 23 (de septembre) de Rebeldía.

Chiapas, la résistance
Caracol III La Garrucha

La technologie appliquée à la communication est arrivée dans la forêt Lacandone de la main des zapatistes. Dans toute la cañada de Patiwitz mais aussi sur le reste du territoire en résistance, le café Internet Cyberpozol, tenu par les bases d’appui, est le seul lieu où l’Internet soit accessible publiquement. On y trouve, outre l’accès à Internet, du café de la coopérative en résistance Smaliyel, la musique de la nouvelle et déjà abondante discographie zapatiste, des vidéos, des paliacates, de l’artisanat, de l’épicerie, de l’essence et de quoi manger.
La boutique-café-Internet-réfectoire Smaliyel se trouve dans le Caracol Resistencia hacia un nuevo amanecer ("Résistance vers un nouveau lever du jour"), dans la première zone rebelle ouverte aux journalistes en 1994. C’est d’ici que le monde entier a eu connaissance des peuples indiens qui s’étaient armés et insurgés, de leurs raisons et de leurs douleurs. Aujourd’hui, plus de dix ans après, le paysage est différent.
La première fois que nous, les journalistes, nous sommes arrivés à La Garrucha, non seulement il n’y avait pas Internet mais il n’y avait même pas d’électricité. La clinique autonome n’existait pas, ni sa consultation dentaire, ni son laboratoire d’analyses cliniques, ni l’ambulance ; l’école ne fonctionnait pas et une bibliothèque était inimaginable, pas plus que l’église du village, la seule qui se trouve à l’intérieur d’un Caracol zapatiste. Après l’assassinat de Luis Donaldo Colosio, en 1994, le futur est devenu incertain, le territoire s’est fermé et, ensuite, les projecteurs des médias ont changé de cañada.
Miguel, petit garçon d’à peine trois ans, déambule maintenant dans la boutique zapatiste et affirme que Spiderman "est un compa". Quand passe le convoi militaire quotidien, Miguel change d’identité et devient cet homme-araignée qui, caché derrière un bougainvillier, lance ses filets sur les soldats. Sa maman le gronde et lui, en pleurant, dit sans hésiter qu’il l’accusera devant le conseil de bon gouvernement. Les patrouilles militaires que voit passer Miguel n’existent pas officiellement mais ici, en tout cas quand nous étions là, elles sont passées quatre fois par jour. Une file de camions pleins de soldats armés en position de combat constitue la routine de ces terres militarisées.
Moises, l’indigène tzeltal qui recevait la presse il y a plus de dix ans, est maintenant un vidéaste autonome. Avec une caméra mini-dv, il enregistre les images qu’il édite ensuite sur un Mac. Pour l’instant, il travaille à la phase finale d’un film vidéo sur les femmes zapatistes et il dispose déjà d’une maison en blocs et en ciment destinée à un projet général de moyens de communication.
Comme sur le reste du territoire en résistance, une campagne de vaccination se déroule ces jours-ci dans tous les villages. Les mamans défilent avec leurs enfants sur les bras dans la clinique autonome qui fonctionne depuis 1995.
La Croix-Rouge internationale, qui opérait dans la communauté de San Miguel depuis 1994, a abandonné la zone. "Ils disent qu’ici il n’y a pas de guerre, qu’il faut des morts pour qu’ils restent", accusent les bases d’appui. Auparavant, c’était l’organisme international qui s’occupait des campagnes de vaccination. Aujourd’hui, le responsable, c’est le gouvernement autonome zapatiste et la Croix-Rouge ne s’occupe que de quelques communautés.
Afin d’organiser le service de santé pour l’ensemble des bases d’appui, toutes les familles zapatistes de cette zone ont un papier ou une carte de santé qui les identifie dans leur résistance. En présentant ce document, elles ont gratuitement accès à la consultation et à la médecine.
Dans un petit laboratoire d’analyses cliniques fonctionnel, tenu par des promoteurs de santé spécialisés, on pratique des examens sanguins, d’urine, de selles et d’autres analyses basiques. "Ce que nous faisons le plus, ce sont des examens de grosse goutte, parce que dans cette région, il y a beaucoup de cas de paludisme et de tuberculose", affirme un des indigènes chargé du laboratoire.
La clinique peinte en rose mexicain, est recouverte de fresques qui évoquent la résistance. "Ici, nous semons avec le vent de l’espoir, de la vie et de la dignité", lit-on sur une fresque dont les figures principales sont évidemment un escargot et le visage de Zapata.
Récemment agrandi et repeint, le centre de santé autonome assure à peu près trente consultations par jour. Les maladies parasitaires, le paludisme, les infections de la peau et la tuberculose sont quelques-uns des maux les plus fréquents de la forêt tseltale. Il y a aussi une consultation dentaire, une pharmacie et des chambres d’hospitalisation inaugurées depuis peu.
Comme dans toutes les cliniques zapatistes, les indigènes du PRI sont aussi reçus par les promoteurs autonomes. "Nous faisons payer 25 pesos aux priistes pour la consultation, médicaments et tout compris, c’est ce que cela nous coûte", expliquent les responsables.
Les quatre communes autonomes de la forêt tzeltale sont Francisco Gómez, San Manuel, Francisco Villa (le seul nom qu’on trouve dans deux zones) et Ricardo Flores Magón. Le service de santé en résistance est présent dans chacun des quatre et, rien qu’à Francisco Gómez, soixante-dix-huit promoteurs de santé soignent les maladies les plus courantes qu’on trouve dans ces villages.
Malgré les avancées, le conseil de bon gouvernement El Camino del futuro ("Le chemin du futur") reconnaît que la situation est loin d’être idéale. La commune Francisco Villa, par exemple, ne dispose pas de clinique et encore moins d’une pharmacie, et elle est dans l’ensemble beaucoup moins développée que la commune Ricardo Flores Magón. Le travail du conseil de bon gouvernement consiste précisément à équilibrer le développement.
La clinique centrale de la zone est soutenue par une organisation italienne et Médecins sans frontières a procuré l’ambulance. Les promoteurs ne touchent pas un sou de salaire, ils sont juste aidés pour se nourrir. Souvent, affirment les autorités autonomes, les promoteurs ne peuvent pas assister aux cours par manque d’argent pour payer le transport : "Ils rendent un service à la communauté, mais nous pensons qu’ils ont besoin de plus de soutien pour faire leur travail."
Pour résoudre ce problème et d’autres, il existe un représentant de la santé dans chacune des quatre communes autonomes. Ils se réunissent tous les deux mois dans le but de coordonner le travail de toute la zone.

La véritable éducation

Malgré les retards dans la construction des écoles et dans la préparation des promoteurs, les quatre communes disposent d’une éducation autonome dans leurs villages. "Notre éducation, affirment les membres du conseil, vient de la pensée des villages. Rien ne vient de l’extérieur et elle n’a rien à voir avec l’éducation officielle qui ne respecte pas l’indigène ni son histoire."
Les communautés de la forêt tseltale disposent de deux centres de formation de promoteurs de l’éducation, dont un a été inauguré il y a peu dans la communauté La Couleuvre, ralliée à la commune autonome Ricardo Flores Magón et l’autre à La Garrucha, qui appartient à la commune de Francisco Gómez.
Julio, membre du conseil autonome de Ricardo Flores Magón, explique le sens de l’éducation autonome zapatiste : "Nous cherchons à mettre en relation l’éducation avec les treize exigences de la lutte zapatiste. Ce n’est pas quelqu’un de l’extérieur qui nous dit comment les mettre en relation. C’est nous qui vivons ici, qui souffrons, qui luttons ici. Alors c’est nous qui savons comment tout est lié. Le peuple a la connaissance, il sait beaucoup de choses et c’est là que nous repêchons les connaissances et les savoirs."
Un des objectifs principaux de l’éducation, explique un autre membre du conseil de bon gouvernement, est de fortifier l’identité indigène et de répondre aux besoins des villages : "Cela n’a pas de sens d’enseigner aux indigènes comment être indigène ; cela, on le sait déjà. Ce dont nous avons besoin c’est de connaître notre histoire, notre passé... C’est le but de la véritable éducation."
"Dans nos écoles, ajoute-t-il, on s’intéresse aussi à la situation nationale, à la situation de notre lutte, à la vie de nos villages. Ce qui est essentiel dans notre éducation, c’est de ne pas sortir de la politique ni du chemin de la lutte zapatiste, de respecter chaque communauté, sa langue et tout. Les promoteurs de notre éducation réfléchissent au problème du déplacement des villages des Montes Azules, à ce que veut faire le gouvernement ; au plan Puebla-Panamá ; et aussi aux problèmes que posent les semences transgéniques, les maquiladoras, la contre-offensive politique du gouvernement, la résistance de nos peuples, les Accords de San Andrés, la guerre de basse intensité ou la manipulation du gouvernement, qui achète les peuples avec des programmes comme Procede, avec des déjeuners scolaires ou par des aides à l’agriculture. Nous examinons tout cela dans nos écoles autonomes."
Le promoteur ou la promotrice est choisi par le village, qui lui demande s’il veut bien faire ce qu’on attend de lui. "Il peut accepter, mais il peut aussi dire non, parce qu’il a un autre travail, comme d’autres responsabilités, parce que l’autonomie demande beaucoup de travail, pas seulement dans l’éducation", explique Hortensia, elle-même promotrice.
Il y a des promoteurs, explique-t-elle, "qui commencent ce travail sans savoir ni lire ni écrire. Ceux-là commencent à partir de rien... Certains ont commencé très jeunes comme promoteurs, ils ont grandi et appris ici et puis ils sont rentrés chez eux. Il y a aussi les volontaires, ceux qui ne sont pas élus par le village mais qui se présentent d’eux-mêmes. Il y en a qui ne savent rien, qui ne savent pas parler en castillan ni rien, ici ils apprennent tout."
Comme dans toutes les zones indigènes, zapatistes ou non, les femmes souffrent toujours du retard et de l’inégalité. La majorité des promoteurs et des élèves des écoles autonomes sont encore des hommes parce que, explique Hortensia, "cela coûte de changer les choses. Dans nos villages, les femmes qui s’absentent de chez elles pour participer aux formations sont l’objet de moqueries et on se moque aussi des maris et des parents, en leur demandant pourquoi ils ont laissé faire leur fille, en leur disant qu’elle ne fait pas de bonnes choses ou en inventant d’autres sottises, parce que, selon la coutume, la femme ne quitte pas son village. Mais nous ne nous perdons pas le moral, même si on se moque de nous ou qu’on invente des mensonges. Comme promotrices, nous devons suivre le chemin. Nous devons donner plus envie de voir jusqu’où nous allons, puisque c’est vraiment notre droit. Si nous abandonnons notre travail, cela veut dire que la moquerie nous a vaincues".
"Les femmes, insiste-t-elle, sont les premières à défendre leur village quand l’armée arrive, ce sont les premières à faire face, alors si elles sont capables de défendre, elles sont aussi capables d’étudier. Nous ne pouvons plus garder le silence parce que, comme ça, la situation ne change pas. Nous sommes ainsi en train de créer une éducation très différente." Et c’est précisément une femme, appelée Rosalinda, qui a été chargée du discours politique du premier anniversaire de ce conseil de bon gouvernement : "Nous n’avons plus à demander la permission pour nous gouverner. Nous avons vu que nous pouvons le faire nous-mêmes et nous avons beaucoup appris pendant cette première année de travail. Nous sommes là. Nous ne nous sommes pas vendus." Ce furent les paroles de la seule femme qui fasse partie du gouvernement autonome.

Location de bicyclettes et atelier de fabrication de chaussures

Une donation de bicyclettes est arrivée au Caracol Resistencia hacia un nuevo amanecer. Aujourd’hui, au bout du Caracol, un local autonome propose un service de location et de réparation de bicyclettes dont les bénéfices reviennent à la commune.
Il y a aussi un atelier de fabrication de chaussures, qui fonctionne depuis quelques années : l’Atelier libre de l’art de la chaussure Francisco Gómez. Sur les murs de l’atelier, on a peint une grande fresque de Zapata avec un livre ouvert où on peut lire : Imagination, créativité, informalité, improvisation...
Au fond du troisième Caracol de la résistance zapatiste, il y a un vieux moulin à café et, sur un côté, le campement pour la paix qui reçoit toute l’année des centaines de personnes venues du monde entier. Trois coopératives de femmes, un dortoir général, deux épiceries, la clinique, une école et une bibliothèque complètent les installations.
C’est ainsi que les zapatistes construisent leur autonomie. Ce processus, comme dit Julio, "vient de notre histoire, de nos propres coutumes, de notre système de justice, de nos cultures... Un processus qui est comme celui de marcher seul. Nous savons bien marcher, bien que nous nous trompions parfois ; mais ces erreurs viennent de nous, ce ne sont pas d’autres qui nous les imposent", conclut l’autorité autonome.
Les traductions ont été faites par Martine, Chantal, Christine, Antoine, Michelle et Julio ; la relecture par Éva. Le CSPCL les remercie chaleureusement.

1ERE Déclaration de la foret lacandon

Première déclaration de la forêt Lacandone


Traduction par le CSPCL

PREMIÈRE DÉCLARATION DE LA FORÊT LACANDONE

AUJOURD’HUI NOUS DISONS : BASTA !
1er janvier 1994
AU PEUPLE DU MEXIQUE, FRÈRES MEXICAINS,
 Nous sommes le produit de cinq cents ans de lutte, d’abord contre l’esclavage, durant la guerre d’Indépendance contre l’Espagne menée par les insurgés, ensuite contre les tentatives d’expansionnisme nord-américain, puis pour promulguer notre Constitution et expulser l’Empire français de notre sol, enfin contre la dictature porfiriste qui refusa une juste application des lois issues de la Réforme. Du peuple insurgé formant ses propres chefs surgirent Villa et Zapata, des pauvres comme nous, à qui on a toujours refusé la moindre formation, destinés que nous étions à servir de chair à canon, afin que les oppresseurs puissent piller impunément les richesses de notre patrie, sans qu’il leur importe le moins du monde que nous mourions de faim et de maladies curables ; sans qu’il leur importe que nous n’ayons rien, absolument rien, ni un toit digne de ce nom, ni terre, ni travail, ni soins, ni ressources alimentaires, ni instruction, n’ayant aucun droit à élire librement et démocratiquement nos propres autorités, sans indépendance aucune vis-à-vis de l’étranger, sans paix ni justice pour nous et nos enfants.

 Mais nous, AUJOURD’HUI, NOUS DISONS : BASTA ! Nous, les millions de dépossédés, héritiers des véritables fondateurs de notre nationalité, nous appelons tous nos frères à suivre cet appel, seule possibilité pour ne pas mourir de faim devant l’ambition insatiable d’une dictature vieille de soixante-dix ans, dirigée par une bande de traîtres qui représentent les groupes les plus conservateurs, les bradeurs de la patrie. Ce sont les mêmes que ceux qui se sont opposés à Hidalgo et à Morelos, qui ont trahi Vicente Guerrero, les mêmes qui ont vendu plus de la moitié de notre sol à l’envahisseur étranger, qui ont amené un prince européen pour nous gouverner, les mêmes encore qui ont formé la dictature des scientifiques portïristes, qui se sont opposés à l’expropriation des compagnies pétrolières, qui ont massacré les cheminots en 1958 et les étudiants en 1968, les mêmes enfin qui, aujourd’hui, nous prennent tout, absolument tout.

 Pour éviter cela et en désespoir de cause, après avoir tout tenté pour que soit réellement pratiquée la légalité de la Carta Magna, notre Constitution, nous faisons appel à elle pour en faire appliquer l’article 39, qui dit textuellement :
 "La souveraineté nationale réside essentiellement et originellement dans le peuple. Tout pouvoir public émane du peuple et s’institue à son profit. Le peuple a, en tout temps, le droit inaliénable de modifier la forme de son gouvernement ou d’en changer."
 Par conséquent, fidèle à notre Constitution, nous adressons la présente :

DÉCLARATION DE GUERRE

 à l’armée fédérale mexicaine, principal pilier de la dictature que nous subissons, monopolisée par le parti au pouvoir et dirigée par l’exécutif fédéral aux mains de son chef suprême et illégitime, Carlos Salinas de Gortari.

 Conformément à cette déclaration de guerre, nous demandons aux autres forces de la nation de s’engager à restaurer la légalité et la stabilité de la nation en déposant le dictateur.
 Nous demandons également aux organismes internationaux et à la Croix-Rouge internationale de veiller à la régularité des combats que livrent nos forces, en protégeant la population civile, car nous déclarons solennellement que nous respectons et nous engageons à toujours respecter les règles de la Convention de Genève, et constituons l’EZLN comme force belligérante de notre lutte de libération. Nous avons le soutien du peuple mexicain, nous avons une patrie et le drapeau tricolore est aimé et respecté des combattants INSURGÉS. Nous avons adopté pour nos uniformes le rouge et le noir, couleurs symbolisant la lutte des travailleurs en grève, et sur notre drapeau, qui nous accompagnera toujours au combat, figurent les lettres "EZLN", EJÉRCITO ZAPATISTA DE LIBERACIÓN NACIONAL.

 Nous condamnons d’avance toute tentative de discréditer notre juste cause en l’accusant de narco-trafic ou narco-guérilla, de banditisme et autres qualificatifs que pourraient employer nos ennemis. Notre lutte s’appuie sur le droit constitutionnel et porte l’étendard de la justice et de l’égalité. Ainsi, conformément à cette déclaration de guerre, nous donnons aux forces militaires de l’Armée zapatiste de libération nationale les consignes suivantes :

Premièrement. - Défaire l’armée fédérale mexicaine et marcher sur la capitale du pays en protégeant dans sa progression libératrice la population civile et en permettant aux populations libérées d’élire librement et démocratiquement leurs propres autorités administratives ;
Deuxièmement. - Respecter la vie des prisonniers et remettre les blessés à la Croix-Rouge internationale pour qu’elle leur prête assistance ;
Troisièmement. - Entreprendre les jugements sommaires des soldats de l’armée fédérale mexicaine et des agents de la police politique qui ont été formés et conseillés, entraînés ou financés par des étrangers, au sein de la nation ou à l’étranger, sous l’accusation de trahison envers la patrie, ainsi que ceux de tous ceux qui répriment et maltraitent la population civile ou volent et attentent à ses biens ;
Quatrièmement. - Former de nouvelles colonnes avec tous les Mexicains qui désirent s’allier à notre juste cause, y compris avec les soldats ennemis qui se rendent sans combattre et jurent d’obéir aux ordres de ce Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale ;
Cinquièmement. - Demander la reddition inconditionnelle des garnisons ennemies avant d’engager les combats ;
Sixièmement. - Faire cesser le pillage de nos richesses naturelles dans les zones contrôlées par l’EZLN.

 PEUPLE DU MEXIQUE, nous, hommes et femmes libres et intègres, sommes conscients que la guerre que nous avons déclarée est une mesure ultime mais juste. Les dictateurs pratiquent une guerre génocide larvée contre nos peuples depuis de nombreuses années. C’est pour cela que nous te demandons ta participation active en soutenant ce projet du peuple mexicain en lutte pour le travail, pour la terre, le logement, l’alimentation, la santé, l’instruction, l’indépendance, la liberté, la démocratie, la justice et la paix. Nous déclarons que nous ne cesserons pas le combat avant l’entière satisfaction de ces exigences fondamentales de notre peuple et la formation d’un gouvernement libre et démocratique de notre pays.

REJOINS LES FORCES INSURGÉES
DE L’ARMÉE ZAPATISTE
DE LIBÉRATION NATIONALE !

Commandement général de l’EZLN
An 1993 - forêt Lacandone, Chiapas, Mexique.

Sixième Déclaration de la Foret Lacandon


ARMÉE ZAPATISTE DE LIBÉRATION NATIONALE. MEXIQUE

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SIXIÈME DÉCLARATION DE LA FORÊT LACANDONE



Traduit du castillan par Angel Caído, pour le CSPCL, compañero que nous remercions chaleureusement.
Brochure de la Sixième déclaration de la forêt Lacandone

Voici notre parole simple qui voudrait arriver au cœur des gens comme nous, humbles et simples, mais, tout comme nous aussi, rebelles et dignes. Voici notre parole simple pour raconter le chemin que nous avons parcouru et où nous en sommes aujourd’hui ; pour expliquer comment nous voyons le monde et notre pays ; pour dire ce que nous pensons faire et comment nous pensons le faire, et pour inviter d’autres à faire le chemin avec nous dans quelque chose de très grand qui s’appelle le Mexique et dans quelque chose de plus grand encore que l’on nomme le monde. Voici notre parole simple pour faire savoir à tous les cœurs honnêtes et nobles ce que nous voulons au Mexique et dans le monde. Voici notre parole simple, parce que c’est notre volonté d’appeler ceux qui sont comme nous et de nous unir à eux, partout où ils vivent et où ils luttent.


I. CE QUE NOUS SOMMES


Nous sommes les zapatistes de l’EZLN. On nous appelle aussi les "néozapatistes". Bien, alors nous, les zapatistes de l’EZLN, nous avons pris les armes en janvier 1994 parce que nous avons trouvé qu’il y en avait assez de tout ce mal que faisaient les puissants, qui ne font que nous humilier, nous voler, nous jeter en prison et nous tuer, sans que rien de ce que l’on puisse dire ne change rien. C’est pour cela que nous avons dit "¡Ya basta !" Ça suffit, maintenant ! Pour dire que nous ne permettrons plus qu’ils nous diminuent et nous traitent pire que des animaux. Et alors nous avons aussi dit que nous voulions la démocratie, la liberté et la justice pour tous les Mexicains, même si nous nous sommes surtout occupés des peuples indiens. Parce qu’il se trouve que nous autres de l’EZLN nous sommes presque tous des indigènes d’ici, du Chiapas, mais que nous ne voulons pas lutter uniquement pour notre propre bien ou uniquement pour le bien des indigènes du Chiapas ou uniquement pour les peuples indiens du Mexique : nous voulons lutter tous ensemble avec tous les gens humbles et simples comme nous et qui sont dans le besoin et subissent l’exploitation et le vol de la part des riches et de leur mauvais gouvernement, ici dans notre Mexique et dans d’autres pays du monde.


Et alors, notre petite histoire, c’est que nous en avons eu assez de l’exploitation que nous faisaient subir les puissants et que nous nous sommes organisés pour nous défendre et pour nous battre pour la justice. Au début, nous n’étions pas beaucoup, quelques-uns seulement à aller d’un côté et de l’autre, à parler et à écouter d’autres comme nous. Nous avons fait ça pendant de nombreuses années et nous l’avons fait en secret, sans faire de bruit. C’est-à-dire que nous avons rassemblé nos forces en silence. Nous avons passé dix ans comme ça et après nous avons grandi et vite nous avons été des milliers. Alors nous nous sommes bien préparés, avec la politique et avec des armes, et, soudainement, quand les riches étaient en pleine fête de nouvel an, nous sommes tombés sur leurs villes et nous avons réussi à les prendre, et nous leur avons montré bien clairement que nous étions là, qu’ils allaient devoir tenir compte de nous. Et alors les riches ont eu une grosse frayeur et ils nous ont envoyé leurs grandes armées pour en finir avec nous. Ils ont fait comme ils font toujours quand les exploités se rebellent, ils envoient quelqu’un en finir avec eux. Mais ils n’ont pas pu le faire avec nous, parce que nous nous sommes très bien préparés avant la guerre et nous nous sommes faits forts dans nos montagnes. Et leurs soldats nous cherchaient partout et nous jetaient leurs bombes et nous tiraient dessus. Et ils ont même commencé à se dire qu’il fallait tuer une fois pour toutes tous les indigènes parce qu’il n’y avait pas moyen de savoir qui était zapatiste et qui ne l’était pas. Et nous à courir et à nous battre, à combattre et à courir, comme l’avaient fait nos ancêtres avant nous. Sans nous rendre, sans nous faire céder, sans nous vaincre.


Et voilà que les gens des villes sont sortis dans les rues et ont commencé à demander en criant que la guerre s’arrête. Et alors nous avons arrêté notre guerre et nous les avons écoutés, ces frères et ces sœurs de la ville qui nous disaient d’essayer d’arriver à un arrangement, c’est-à-dire à un accord avec ceux du mauvais gouvernement pour trouver une solution sans massacre. Et alors nous avons fait ce que nous disaient les gens, parce que ces gens, c’est ce que nous appelons "le peuple", c’est-à-dire le peuple mexicain. Alors nous avons mis de côté le feu et nous avons fait parler la parole.


Et voilà que ceux du gouvernement ont dit qu’ils allaient bien se comporter et allaient dialoguer et faire des accords et les respecter. Et nous, nous avons dit que c’était bien, d’accord, mais nous avons aussi pensé que c’était bien aussi de connaître ces gens qui étaient descendus dans la rue pour arrêter la guerre. Alors, tout en dialoguant avec ceux du mauvais gouvernement, nous avons aussi parlé avec ces personnes et nous avons vu que la plupart étaient des gens humbles et simples comme nous, et que nous comprenions bien pourquoi nous luttions tous les deux, c’est-à-dire eux et nous. Alors nous avons appelé ces gens "société civile", parce que la plupart n’appartenaient pas à des partis politiques et que c’était des gens du commun, comme nous, des gens humbles et simples.


Mais ceux du mauvais gouvernement ne voulaient pas d’un bon arrangement, ce n’était qu’une de leurs feintes de dire qu’ils allaient parler et trouver un accord. Pendant ce temps-là, ils se préparaient à nous attaquer pour nous éliminer définitivement. Et alors plusieurs fois ils nous ont attaqués, mais sans arriver à nous vaincre parce que nous avons su bien résister et que beaucoup de gens dans le monde entier se sont mobilisés. Et alors ceux du mauvais gouvernement se sont dit que le problème, c’était que beaucoup de gens voyaient ce qui se passait avec l’EZLN et alors ils ont décidé de commencer à faire comme s’il ne se passait rien. Et pendant ce temps-là, ils nous encerclaient, c’est-à-dire qu’ils nous mettaient le siège, et ils ont commencé à attendre que les gens, comme nos montagnes sont isolées, oublient parce que le territoire zapatiste est loin. Et régulièrement ceux du mauvais gouvernement essayaient leurs trucs et essayaient de nous tromper ou de nous attaquer, comme en février 1995 quand une grande quantité de troupes a voulu nous repousser mais n’est pas parvenu à nous vaincre. Parce que nous n’étions pas seuls, comme ils l’ont dit après coup, et que beaucoup de gens nous ont soutenus et que nous avons bien résisté.


Alors, ceux du mauvais gouvernement ont dû passer des accords avec l’EZLN et ces accords, ce sont les "Accords de San Andrés", parce que "San Andrés" est le nom de la commune où ont été signés ces accords. Et dans ces pourparlers nous n’étions pas tout seuls à parler avec ceux du mauvais gouvernement, nous avions invité beaucoup de gens et d’organisations qui étaient ou sont engagés dans la lutte pour les peuples indiens du Mexique. Et tous avaient leur mot à dire et tous ensemble nous nous sommes mis d’accord sur ce que nous allions dire à ceux du mauvais gouvernement. C’est comme ça que s’est passé le dialogue, il n’y avait pas que les zapatistes tout seuls d’un côté et ceux du mauvais gouvernement de l’autre, avec les zapatistes il y avait les peuples indiens du Mexique et ceux qui les soutiennent. Et alors dans ces accords ceux du mauvais gouvernement ont dit qu’ils allaient reconnaître les droits des peuples indiens du Mexique et respecter leur culture, et qu’ils allaient le mettre dans une loi dans la Constitution. Mais après avoir signé, ceux du mauvais gouvernement ont fait comme s’ils avaient oublié et beaucoup d’années ont passé et les accords ne sont toujours pas respectés. Au contraire, le gouvernement a attaqué les indigènes pour leur faire abandonner la lutte, comme le 22 décembre 1997. Ce jour-là, Zedillo a fait tuer 45 hommes, femmes, anciens et enfants, dans le hameau du Chiapas qui s’appelle ACTEAL. Un tel crime ne s’oublie pas facilement, mais c’est aussi une preuve de comment ceux du mauvais gouvernement n’hésitent pas un instant à attaquer et à assassiner ceux qui se rebellent contre l’injustice. Et pendant tout ce temps-là, les zapatistes s’obstinaient par tous les moyens à faire respecter les accords et à résister dans les montagnes du Sud-Est mexicain. Et alors nous avons commencé à parler avec d’autres peuples indiens du Mexique et avec les organisations qu’ils avaient et nous avons passé un accord avec eux pour lutter tous ensemble pour la même chose, pour la reconnaissance des droits et de la culture indigènes. Et là aussi, beaucoup de gens du monde entier nous ont soutenus, et des personnes très respectées dont la parole est très grande parce que ce sont de grands intellectuels, de grands artistes et de grands scientifiques du Mexique et du monde entier. Nous avons aussi fait des rencontres internationales, c’est-à-dire que nous nous sommes réunis pour discuter avec des gens venus d’Amérique, d’Asie, d’Europe, d’Afrique et d’Océanie, et que nous avons pu connaître leurs luttes et leur façon de faire, et nous les avons appelées des rencontres "intergalactiques" pour rigoler mais aussi parce que nous avions invité les gens des autres planètes, mais on dirait qu’ils ne sont pas venus ou alors qu’ils sont venus mais qu’ils ne l’ont pas montré.


Mais rien à faire, ceux du mauvais gouvernement ne respectaient pas les accords, alors nous avons décidé de parler avec beaucoup de Mexicains pour avoir leur soutien. Alors d’abord, en 1997, nous avons organisé une marche jusqu’à Mexico qui s’est appelée la "Marche des 1 111", parce qu’il y avait uncompañero et une compañera pour chaque village zapatiste, mais le gouvernement n’a pas réagi. Après, en 1999, nous avons organisé dans tout le pays une consultation et on a pu voir que la majorité était d’accord avec les exigences des peuples indiens, mais ceux du mauvais gouvernement n’ont pas non plus réagi. Et en dernier, en 2001, nous avons organisé ce qui s’est appelé la "Marche pour la dignité indigène" qui a reçu le soutien de millions de Mexicains et de gens d’autres pays et qui est même arrivée là où sont les députés et les sénateurs, c’est-à-dire au Congrès de l’Union, pour exiger la reconnaissance des indigènes mexicains.


Mais pas moyen, les hommes politiques du parti du PRI, du parti du PAN et du parti du PRD se sont mis d’accord entre eux pour ne pas reconnaître les droits et la culture indigènes. Ça s’est passé en avril 2001 et à cette occasion les hommes politiques ont montré clairement qu’ils n’ont pas un gramme de décence et que ce sont des crapules qui ne pensent qu’à gagner de l’argent malhonnête, en mauvais gouvernants qu’ils sont. Il ne faudra surtout pas l’oublier, parce que vous verrez qu’ils seront capables de dire qu’ils vont reconnaître les droits indigènes, mais ce n’est qu’un mensonge qu’ils emploieront pour que l’on vote pour eux, parce qu’ils ont déjà eu leur chance et qu’ils n’ont pas tenu parole.


Alors, à ce moment-là, nous avons compris que le dialogue et la négociation avec ceux du mauvais gouvernement du Mexique n’avaient servi à rien. C’est-à-dire que ce n’est pas la peine de discuter avec les hommes politiques, parce que ni leur cœur ni leurs paroles ne sont droits, ils sont tordus et ils ne font que mentir en disant qu’ils vont respecter des accords. Et ce jour-là, quand les hommes politiques du PRI, du PAN et du PRD ont approuvé une loi qui ne vaut rien, ils ont tué et enterré le dialogue et ils ont montré clairement que ça ne leur fait rien de faire des accords et de signer, parce qu’ils n’ont pas de parole. Alors nous n’avons plus cherché à avoir de contact avec les pouvoirs fédéraux parce que nous avons compris que le dialogue et la négociation avaient échoué à cause de ces partis politiques. Nous avons compris que pour eux, le sang, la mort, la souffrance, les mobilisations, les consultations, les efforts, les déclarations nationales et internationales, les rencontres, les accords, les signatures, les engagements, rien ne compte. La classe politique n’a donc pas seulement claqué la porte, une fois de plus, aux nez des peuples indiens, elle a aussi frappé un coup mortel à une solution pacifique, dialoguée et négociée à la guerre. Et il ne faut pas croire qu’elle respectera les accords qu’elle passera avec qui que ce soit d’autre. Il suffit de voir ce qui nous est arrivé pour comprendre la leçon.


Alors, après avoir vu tout ça se passer, nous nous sommes mis à penser avec notre cœur à ce que nous allions pouvoir faire. Et la première chose que nous avons vue, c’est que notre cœur n’est plus le même qu’avant, quand nous avons commencé notre lutte, mais qu’il est plus grand parce que nous avons pénétré dans le cœur de beaucoup de gens bons. Et nous avons aussi vu que notre cœur est un peu plus meurtri, un peu plus blessé qu’avant. Ce n’est pas à cause de la tromperie de ceux du mauvais gouvernement, c’est parce que quand nous avons touché le cœur de ces autres gens, nous avons aussi touché leur douleur. Comme si nous nous étions regardés dans un miroir.
II. OÙ NOUS EN SOMMES MAINTENANT


Alors, en zapatistes que nous sommes, nous avons pensé qu’il ne suffisait pas de cesser de dialoguer avec le gouvernement, mais qu’il fallait poursuivre notre lutte malgré ces parasites jean-foutre que sont les hommes politiques. L’EZLN a donc décidé d’appliquer, tout seul et de son côté ("unilatéralement" quoi, comme on dit, parce que c’est seulement d’un côté), les Accords de San Andrés en ce qui concerne les droits et la culture indigènes. Pendant quatre ans, de la mi-2001 à la mi-2005, nous nous sommes consacrés à ça, et à d’autres choses que nous vous raconterons aussi.


Bien. Alors, allons-y d’abord avec les communes autonomes rebelles zapatistes, la forme d’organisation que les communautés ont choisie pour gouverner et se gouverner, pour être plus fortes. Cette forme de gouvernement autonome n’a pas été miraculeusement inventée par l’EZLN, elle vient de plusieurs siècles de résistance indigène et de l’expérience zapatiste et c’est un peu l’auto-organisation des communautés. C’est-à-dire que ce n’est pas comme si quelqu’un de l’extérieur venait gouverner, ce sont les villages eux-mêmes qui décident, parmi eux, qui gouverne et comment, et ceux qui n’obéissent pas sont renvoyés. Si la personne qui commande n’obéit pas à la communauté, on la blâme, elle perd son mandat d’autorité et une autre prend sa place.


Mais nous nous sommes rendu compte que les communes autonomes n’étaient pas toutes sur le même plan. Il y en avait qui allaient plus loin et bénéficiaient de plus de soutien de la société civile, et d’autres qui étaient plus délaissées. Il fallait donc encore s’organiser pour qu’il y ait plus d’égalité. Et nous avons aussi pu constater que l’EZLN, avec son côté politico-militaire, intervenait dans les décisions qui revenaient aux autorités démocratiques "civiles", comme on dit. Le problème était que la partie politico-militaire de l’EZLN n’est pas démocratique, parce que c’est une armée, et nous avons trouvé que ce n’était pas correct que le militaire soit en haut et le démocratique en bas, parce qu’il ne faut pas que ce qui est démocratique se décide militairement, sinon le contraire : c’est-à-dire en haut le politico-démocratique qui commande et en bas le militaire qui obéit. Et peut-être même que c’est encore mieux rien en haut et tout bien plat, sans militaire, et c’est pour ça que les zapatistes s’étaient faits soldats, pour qu’il n’y ait pas de soldats. Alors, pour essayer de résoudre ce problème, nous avons commencé à séparer ce qui est politico-militaire de ce qui concerne les formes d’organisation autonomes et démocratiques des communautés zapatistes. Comme ça, les actions et les décisions qu’effectuait et prenait avant l’EZLN ont été passées petit à petit aux autorités démocratiquement élues dans les villages. Ça a l’air tout simple quand on le dit mais, dans la pratique, c’est beaucoup plus difficile. Parce que, pendant des années, nous nous sommes préparés à faire la guerre et puis, après, il y a eu la guerre elle-même, et on finit par s’habituer à l’organisation politico-militaire. Mais même si ça a été difficile, c’est ce que nous avons fait, parce que ce que nous disons nous le faisons. Sinon, à quoi servirait de dire quelque chose, si après on ne le fait pas.


C’est comme ça que nous avons créé les conseils de bon gouvernement, en août 2003, et avec eux nous avons continué notre propre apprentissage et appris à exercer le "commander en obéissant".


Depuis, et jusqu’à la mi-2005, la direction de l’EZLN n’est plus intervenue avec ses ordres dans les affaires des civils, mais elle a accompagné et appuyé les autorités démocratiquement élues par les communautés, sans oublier de vérifier que l’on informe correctement la société civile mexicaine et internationale des aides reçues et de ce à quoi elles ont servi. Et maintenant, nous passons le travail de vigilance du bon gouvernement aux bases de soutien zapatistes, avec des mandats temporaires et rotatifs, pour que tous et toutes apprennent et puissent effectuer ce travail. Parce que, nous autres, nous pensons qu’un peuple qui ne contrôle pas ses dirigeants est condamné à être leur esclave et que nous luttons pour être libres, par pour changer de maître tous les six ans.


Pendant les quatre dernières années, l’EZLN a aussi passé aux conseils de bon gouvernement et aux communes rebelles autonomes les aides et les contacts au Mexique et dans le monde entier que nous avons obtenus tout au long des années de guerre et de résistance. Mais, en même temps, l’EZLN a aussi mis en place un réseau d’aide économique et politique qui permette aux communautés zapatistes d’avancer avec moins de difficultés dans la construction de leur autonomie et d’améliorer leurs conditions de vie. Ce n’est pas encore assez, mais c’est beaucoup plus que ce qu’il y avait avant notre soulèvement, en janvier 1994. Si vous prenez une de ces études que font les gouvernements, vous verrez que les seules communautés indigènes qui ont amélioré leurs conditions de vie, c’est-à-dire la santé, l’éducation, l’alimentation, le logement, ce sont celles qui sont en "territoire zapatiste", comme nous disons pour parler de là où sont nos villages. Tout ça a été possible grâce aux progrès effectués dans les communautés zapatistes et grâce au très grand soutien que nous avons reçu de personnes bonnes et nobles, "les sociétés civiles", comme nous les appelons, et de leurs organisations, du monde entier. C’est comme si toutes ces personnes avaient fait du "Un autre monde est possible" une réalité, mais dans les faits, pas dans des discours.


Et alors les communautés ont beaucoup avancé. Maintenant, il y a toujours plus de compañeros, hommes et femmes, qui apprennent à être gouvernement. Et, même si c’est petit à petit, il y a de plus en plus de femmes qui ont ces responsabilités. Mais on manque encore beaucoup de respect envers ces compañeras et il faut qu’elles participent plus aux responsabilités de la lutte. Et puis, avec les conseils de bon gouvernement, la coordination entre les communes autonomes s’est aussi beaucoup améliorée, et aussi la résolution de problèmes avec d’autres organisations et avec les autorités "officielles". Et puis les projets dans les communautés aussi se sont beaucoup améliorés, et la répartition des projets et des aides de la société civile du monde entier : la santé et l’éducation ont été beaucoup améliorées, même s’il y a encore beaucoup de chemin à faire avant d’arriver à ce qu’il devrait y avoir ; pareil avec le logement et l’alimentation, et dans certaines zones le problème de la terre va beaucoup mieux parce qu’on a réparti les terres récupérées aux grands propriétaires, mais il y a des zones où on manque terriblement de terres à cultiver. Et puis le soutien de la société civile mexicaine et internationale s’est beaucoup amélioré, parce que, avant, les gens allaient là où ça leur plaisait le plus, mais maintenant les conseils de bon gouvernement les orientent vers les endroits où il y en a le plus besoin. Pour les mêmes raisons, partout il y a toujours plus de compañeros, hommes et femmes, qui apprennent à entrer en contact avec des personnes venues d’ailleurs au Mexique et dans le monde. Ils apprennent à respecter et à exiger le respect, ils apprennent qu’il y a de nombreux mondes et que tous ont leur place, leur temps et leur façon de faire, et qu’il faut tous et toutes se respecter mutuellement.


Alors nous, les zapatistes de l’EZLN, nous avons consacré tout ce temps à notre force principale : aux communautés qui nous appuient. Et il faut dire que la situation s’est bien améliorée un peu, comme quoi on ne peut pas dire que l’organisation et la lutte zapatiste n’ont servi à rien mais plutôt que, même si on en finit avec nous, notre lutte aura bel et bien servi à quelque chose.


Mais il n’y a pas que les communautés zapatistes qui ont progressé. L’EZLN aussi. Parce que ce qui s’est passé pendant tout ce temps, c’est que de nouvelles générations ont renouvelé toute notre organisation. Un peu comme si elles lui avaient redonné des forces. Les commandants et les commandantes, qui étaient déjà majeurs au début de notre soulèvement, en 1994, possèdent maintenant la sagesse de ce qu’ils ont appris dans une guerre et dans un dialogue de douze ans avec des milliers de femmes et d’hommes du monde entier. Les membres du CCRI, la direction politico-organisationnelle zapatiste, conseillent et orientent les nouvelles personnes qui entrent dans notre lutte et celles qui vont occuper des postes de dirigeant. Il y a déjà longtemps que "les comités" (comme nous appelons ceux du CCRI) préparent toute une nouvelle génération de commandants et de commandantes pour qu’ils apprennent les tâches de direction et d’organisation et commencent, après une période d’instruction et d’essai, à les assumer. Et il se trouve aussi que nos insurgés et insurgées, nos miliciens et miliciennes, nos responsables locaux et régionaux et nos bases de soutien, qui étaient jeunes quand nous avons pris les armes, sont devenus des femmes et des hommes, des combattants vétérans et des leaders naturels dans leurs unités et dans leurs communautés. Et ceux qui n’étaient que des enfants ce fameux 1er janvier 1994 sont maintenant des jeunes qui ont grandi dans la résistance et qui ont été formés dans la digne rébellion menée par leurs aînés au long de ces douze années de guerre. Ces jeunes ont une formation politique, technique et culturelle que n’avaient pas ceux et celles qui ont commencé le mouvement zapatiste. Ces jeunes viennent grossir aujourd’hui, et toujours plus, aussi bien nos troupes que les postes de direction de notre organisation. Et puis, finalement, nous avons tous pu assister aux tromperies de la classe politique mexicaine et aux ravages destructeurs qu’ils ont perpétrés dans notre patrie. Et nous avons vu les grandes injustices et les massacres que produit la mondialisation néolibérale dans le monde entier. Mais nous parlerons de cela plus tard.


L’EZLN a donc résisté de cette manière à douze ans de guerre et d’attaques militaires, politiques, idéologiques et économiques, à douze ans de siège, de harcèlement et de persécutions, et ils n’ont pas pu nous vaincre, nous ne nous sommes pas rendus ou vendus et nous avons avancé. Des compañerosd’autres lieux sont entrés dans notre lutte et, au lieu de nous affaiblir au long de tant d’années, nous sommes devenus plus forts. Bien sûr, il y a des problèmes qui peuvent se résoudre simplement en séparant plus le politico-militaire du civil-démocratique. Mais il y a certaines choses plus importantes, comme le sont les exigences pour lesquelles nous luttons, qui n’ont pas encore été entièrement satisfaites.


C’est notre pensée et ce que nous éprouvons dans notre cœur qui nous font dire que nous en sommes arrivés à un seuil limite et qu’il se peut même que nous perdions tout ce que nous avons, si nous en restons là et si nous ne faisons rien pour avancer encore. Alors, l’heure est venue de prendre à nouveau des risques et de faire un pas dangereux mais qui en vaut la peine. Et peut-être qu’unis à d’autres secteurs sociaux qui ont les mêmes manques que nous il deviendra possible d’obtenir ce dont nous avons besoin et que nous méritons d’avoir. Un nouveau pas en avant dans la lutte indigène n’est possible que si les indigènes s’unissent aux ouvriers, aux paysans, aux étudiants, aux professeurs, aux employés, c’est-à-dire aux travailleurs des villes et des campagnes.
III. DE COMMENT NOUS VOYONS LE MONDE


Nous allons vous expliquer maintenant comment nous voyons ce qui se passe dans le monde, nous autres, les zapatistes. D’abord, nous voyons que c’est le capitalisme qui est le plus fort aujourd’hui. Le capitalisme est un système social, autrement dit la façon dont sont organisées les choses et les personnes, et qui possède et qui ne possède pas, qui commande et qui obéit. Dans le capitalisme, il y a des gens qui ont de l’argent, autrement dit du capital, et des usines et des magasins et des champs et plein de choses, et il y en a d’autres qui n’ont rien à part leur force et leur savoir pour travailler ; et dans le capitalisme commandent ceux qui ont l’argent et les choses, tandis qu’obéissent ceux qui n’ont rien d’autre que leur force de travail.


Alors, le capitalisme ça veut dire qu’il y a un groupe réduit de personnes qui possèdent de grandes richesses. Et pas parce qu’ils auraient gagné un prix ou qu’ils auraient trouvé un trésor ou qu’ils auraient hérité de leur famille, mais parce qu’ils obtiennent ces richesses en exploitant le travail de beaucoup d’autres. Autrement dit, le capitalisme repose sur l’exploitation des travailleurs, un peu comme s’il les pressait comme des citrons pour en tirer tous les profits possibles. Tout ça se fait avec beaucoup d’injustice parce qu’on ne paye pas aux travailleurs correctement leur travail, sinon qu’on leur donne juste un salaire suffisant pour qu’ils puissent manger et se reposer un peu et que le jour suivant ils retournent au presse-citron, à la campagne comme en ville.


Mais le capitalisme fabrique aussi sa richesse en spoliant, autrement dit par le vol, parce qu’il enlève à d’autres ce qu’il convoite, comme des terres et des richesses naturelles, par exemple. C’est-à-dire que le capitalisme est un système où les voleurs sont libres et admirés et donnés en exemple.


Et en plus d’exploiter et de spolier, le capitalisme réprime, parce qu’il jette en prison et tue ceux qui se rebellent contre l’injustice.


Ce qui intéresse le plus le capitalisme, ce sont les marchandises, parce que, quand on les achète et on les vend, elles donnent du profit. Alors, le capitalisme transforme tout en marchandise : il transforme en marchandise les personnes, la nature, la culture, l’histoire, la conscience, tout. Pour le capitalisme, tout doit pouvoir s’acheter et se vendre. Et il dissimule tout derrière la marchandise pour qu’on ne voie pas l’exploitation qui l’a rendu possible. Et alors les marchandises s’achètent et se vendent dans un marché, et il se trouve que ce marché ne sert pas seulement pour acheter et pour vendre, mais aussi pour dissimuler l’exploitation des travailleurs. Par exemple, sur le marché, on voit le café déjà joliment empaqueté dans sa boîte ou dans son paquet, mais on ne voit pas le paysan qui a souffert pour récolter ce café et on ne voit pas non plus le coyote qui lui a payé à un prix ridicule son travail et on ne voit pas non plus les travailleurs dans les grands ateliers qui passent leur vie à empaqueter ce café. Ou alors on voit un appareil pour écouter de la musique, de la cumbia, des rancheras ou des corridos ou ce qu’on veut, et on trouve que c’est un très bon appareil parce que le son est très bon, mais on ne voit pas l’ouvrière de l’atelier qui a passé un nombre incroyable d’heures à fixer des câbles et à monter cet appareil et qui a touché un salaire de misère pour le faire, on ne voit pas qu’elle vit loin de son travail et tout ce qu’elle doit dépenser pour le transport, sans compter qu’elle risque en plus de se faire enlever, d’être violée ou assassinée, comme ça arrive à Ciudad Juárez, au Mexique.


Autrement dit, sur le marché on voit des marchandises, mais on ne voit pas l’exploitation avec laquelle elles ont été faites. Et alors le capitalisme a besoin de beaucoup de marchés... Ou d’un marché très grand, un marché mondial.


Et alors il se trouve que le capitalisme d’aujourd’hui n’est plus le même qu’avant, où les riches se contentaient d’exploiter les travailleurs chacun dans leurs pays, mais qu’il en est maintenant à un stade qui s’appelle "globalisation néolibérale". La globalisation en question, ça veut dire que maintenant les capitalistes ne dominent plus seulement les travailleurs dans un pays ou dans plusieurs pays, mais qu’ils essayent de dominer tout dans le monde entier. Et alors le monde, la planète Terre autrement dit, on dit aussi que c’est le "globe terrestre", c’est pour ça qu’on dit "globalisation", la mondialisation, autrement dit le monde entier.


Et le néolibéralisme, eh bien, c’est l’idée selon laquelle le capitalisme est libre de dominer le monde entier et qu’il n’y a rien à dire et qu’on n’a plus qu’à se résigner et à l’admettre et à la fermer, autrement dit à ne pas se rebeller. Alors, le néolibéralisme c’est comme la théorie, le plan, de la mondialisation capitaliste. Et le néolibéralisme a des plans économiques, politiques, militaires et culturels. Dans tous ces plans, il ne s’agit de rien d’autre que de dominer le monde entier. Et ceux qui n’obéissent pas, on les réprime ou on les isole pour les empêcher de donner leurs idées de rébellion aux autres.


Alors, dans la mondialisation néolibérale, les grands capitalistes qui vivent dans des pays puissants, comme les États-Unis, par exemple, veulent que le monde entier devienne une énorme usine où produire des marchandises et une sorte d’énorme marché. Un marché mondial, un marché pour acheter et vendre tout ce qu’il y a dans le monde et pour dissimuler toute l’exploitation du monde entier. Alors les capitalistes mondialisés s’installent partout, autrement dit dans tous les pays, pour faire leurs grands négoces, c’est-à-dire leur grande exploitation. Et alors ils ne respectent rien et s’installent comme ils veulent. C’est comme qui dirait une conquête des autres pays. C’est pour ça que nous, les zapatistes, nous disons que la mondialisation néolibérale est une guerre de conquête du monde entier, une guerre mondiale, une guerre entreprise par le capitalisme pour dominer mondialement. Et alors cette conquête se fait parfois avec des armées qui envahissent un pays par la force et qui s’en emparent. Mais parfois cette conquête se fait avec l’économie, c’est-à-dire que les capitalistes mettent leur argent dans un autre pays ou bien lui prêtent de l’argent à condition qu’il fasse tout ce qu’ils lui disent de faire. Ils s’installent même dans d’autres pays avec les idées : autrement dit, la culture capitaliste, c’est la culture de la marchandise, du profit, du marché.


Alors celui qui fait cette conquête, le capitalisme, fait bien comme il veut, c’est-à-dire qu’il détruit ce qui ne lui plaît pas et élimine ce qui le gêne. Par exemple, ceux qui ne produisent ni n’achètent ni ne vendent des marchandises le gênent. Ou ceux qui se rebellent contre cet ordre mondial. Et ceux qui ne servent pas, il les méprise. C’est pour ça que les indigènes constituent un obstacle à la mondialisation néolibérale et c’est pour ça qu’on les méprise et qu’on veut les éliminer. Le capitalisme néolibéral enlève aussi les lois qui l’empêchent d’exploiter tranquillement et de faire beaucoup de profits. Par exemple, il impose que tout puisse s’acheter et se vendre, mais comme c’est le capitalisme qui a l’argent, il achète tout.


Alors, le capitalisme détruit les pays qu’il envahit avec la mondialisation néolibérale, mais il veut aussi arranger tout ou tout refaire à sa manière, autrement dit d’une manière qui lui convienne et sans être gêné par rien ni personne. Alors la mondialisation néolibérale, capitaliste détruit donc ce qu’il y a dans ces pays : elle détruit leur culture, leur système économique et leur système politique, et elle détruit même le type de rapports que les gens qui vivent dans ce pays ont entre eux. Autrement dit, tout ce qui fait d’un pays un pays est ravagé.


Alors, la mondialisation néolibérale veut détruire les nations du monde et veut qu’il n’y ait plus qu’une seule nation ou pays : le pays de l’argent, le pays du capital. Le capitalisme cherche donc à faire que tout soit comme lui veut que ce soit. Et tout ce qui est différent, ça ne lui plaît pas et il le persécute, il l’attaque, il l’isole dans un coin et fait comme si ça n’existait pas.


Alors, comme qui dirait en résumé, le capitalisme de la mondialisation néolibérale se fonde sur l’exploitation, sur la dépossession, sur le mépris et sur la répression de ceux qui ne se laissent pas faire. Autrement dit, pareil qu’avant mais maintenant globalement, mondialement.


Mais tout ne marche pas comme sur des roulettes dans la mondialisation néolibérale, parce que les exploités de chacun des pays ne veulent pas l’accepter et qu’ils ne se résignent pas à courber l’échine, mais se rebellent, et que ceux qui sont de trop et gênent résistent et ne se laissent pas éliminer. Et alors nous voyons que dans le monde entier ceux qui sont dans un sale pétrin opposent une résistance pour ne pas se laisser faire ; autrement dit, ils se rebellent, et pas seulement dans un pays mais dans plein d’endroits. Autrement dit, de la même façon qu’il y a une mondialisation néolibérale, il y a aussi une mondialisation de la rébellion.


Dans cette mondialisation de la rébellion, il n’y a pas que les travailleurs de la campagne et des villes, mais il y aussi d’autres gens, femmes et hommes, qui sont très souvent persécutés et méprisés parce qu’ils ne se laissent pas non plus dominer : les femmes, les jeunes, les indigènes, les homosexuels, les lesbiennes, les transsexuels, les migrants et beaucoup d’autres que nous ne verrons pas tant qu’ils n’auront pas hurlé que ça suffit qu’on les méprise et qu’ils ne se seront pas révoltés. Et alors nous les verrons, nous les entendrons et nous apprendrons à les connaître.


Et alors nous, nous voyons que tous ces groupes de gens luttent contre le néolibéralisme, autrement dit contre le plan de la mondialisation capitaliste, et qu’ils se battent pour l’humanité.


Et tout ça fait que nous éprouvons une grande inquiétude devant la stupidité des néolibéralistes qui veulent détruire l’humanité tout entière avec leurs guerres et leur exploitation, mais nous éprouvons en même temps une grande satisfaction en voyant que partout surgissent des résistances et des rébellions ; un peu comme la nôtre qui est un peu petite mais qui est toujours là. Et nous voyons tout cela dans le monde entier et notre cœur sait que nous ne sommes pas seuls.
IV. DE COMMENT NOUS VOYONS NOTRE PAYS, LE MEXIQUE


Nous allons parler maintenant de comment nous voyons ce qui se passe au Mexique, notre pays à nous. Alors, ce que nous voyons, c’est que notre pays est gouverné par les néolibéralistes. Autrement dit, comme nous l’avons expliqué auparavant, les gouvernants que nous avons sont en train de détruire ce qui est notre nation, notre patrie mexicaine. Et le travail de ces gouvernants n’est pas de veiller au bien-être du peuple, non, ils ne pensent qu’au bien-être des capitalistes. Par exemple, ils font des lois comme le traité de libre-échange qui plongent dans la misère beaucoup de Mexicains, aussi bien des paysans et des petits producteurs, parce qu’ils sont "mangés" par les grandes entreprises de l’agro-industrie, que des ouvriers et des petits entrepreneurs, parce qu’ils ne peuvent pas rivaliser avec les grandes entreprises multinationales, qui s’installent sans que personne ne s’y oppose - et il y en a même qui leur disent merci - et qui imposent leurs bas salaires et leurs prix élevés. Alors, certaines des bases économiques, comme on dit, de notre Mexique, comme l’agriculture et l’industrie ou le commerce national, sont sacrément détruites et il ne reste d’elles que des ruines qui vont sûrement être vendues aussi.


C’est un grand malheur pour notre patrie, parce que les campagnes ne produisent plus les aliments, mais uniquement ce que vendent les grands capitalistes, et que les bonnes terres sont volées par la ruse et avec la complicité des hommes politiques. Autrement dit, à la campagne, il se passe aujourd’hui la même chose que sous Porfirio, mais la seule différence c’est qu’au lieu d’hacendados, de grands propriétaires terriens, maintenant ce sont des entreprises étrangères qui foutent dans la merde les paysans. Et là où, avant, il y avait des crédits et des prix protégés, maintenant, il n’y a plus que des aumônes... Et parfois même pas.


Les travailleurs de la ville, eux, voient leurs usines fermer et perdent leur travail ou alors ils trouvent à leur place des maquiladoras, comme on les appelle, des usines-ateliers appartenant à l’étranger qui payent une misère pour beaucoup d’heures de travail. Et alors le prix des produits dont a besoin le peuple n’a plus aucune importance, parce que, que ce soit cher ou pas, de toute façon la paye ne suffit pas. Si avant quelqu’un travaillait dans une petite ou moyenne entreprise, c’est fini, parce qu’elle a fermé et que c’est une multinationale qui l’a achetée. Et si avant quelqu’un avait un petit commerce, lui aussi a disparu ou alors il s’est mis à travailler clandestinement pour des grandes entreprises qui l’exploitent un maximum et qui font même travailler des enfants. Et si des travailleurs étaient dans un syndicat pour revendiquer légalement leurs droits, c’est fini, le syndicat lui-même leur dit qu’il faut retrousser ses manches et accepter de baisser les salaires ou de diminuer la journée de travail ou de perdre la protection sociale parce que, sinon, l’entreprise va fermer et va partir s’installer dans un autre pays. Et après, il y aussi cette histoire du microchangarro, "les petits métiers", qui est une sorte de programme économique du gouvernement pour que tous les travailleurs de la ville se mettent à vendre du chewing-gum ou des cartes de téléphone aux coins des rues. C’est-à-dire que dans les villes aussi, c’est la ruine économique totale.


Et alors ce qui se passe, c’est que l’économie du peuple est tellement patraque, à la ville comme à la campagne, que beaucoup de Mexicains et de Mexicaines doivent abandonner leur patrie, leur terre mexicaine, pour aller chercher du travail dans un autre pays, comme les États-Unis, et que là-bas ils ne sont pas mieux traités, parce qu’on les exploite, on les persécute, on les méprise et même ils se font tuer.


Alors, avec le néolibéralisme que nous imposent ceux du mauvais gouvernement, l’économie ne s’est pas améliorée, sinon tout le contraire. Les campagnes sont très pauvres et en ville il n’y a pas de travail. Ce qui se passe, en fait, c’est que le Mexique n’est plus que le pays où naissent, durent un moment et puis après, meurent, ceux qui travaillent pour enrichir des étrangers, principalement des gringos riches. C’est pour ça que nous disons que le Mexique est dominé par les États-Unis.


Mais il n’y a pas que ça qui se passe. Le néolibéralisme a aussi transformé la classe politique mexicaine, autrement dit les hommes politiques, parce qu’il a fait d’eux des employés de grand magasin qui doivent faire tout ce qu’ils peuvent pour tout vendre et vendre au rabais. Vous avez vu comment ils ont changé les lois pour supprimer l’article 27 de la Constitution pour pouvoir vendre les terres communales et celles des ejidos. C’est Salinas de Gortari qui l’a fait ; lui et sa bande prétendaient que c’était pour le bien de l’agriculture et des paysans et que, comme ça, on allait prospérer et vivre mieux. C’est ça qui s’est passé ? Mon œil ! Les campagnes mexicaines sont plus pauvres que jamais et les paysans plus dans la merde que sous Porfirio. Les mêmes avaient aussi dit qu’ils allaient privatiser, autrement dit vendre à l’étranger, les entreprises qui appartiennent à l’État pour améliorer le sort du peuple, sous prétexte qu’il fallait les moderniser et que le mieux, c’était de les vendre. Mais au lieu de s’être amélioré, le système de protection sociale qui avait été acquis de haute lutte avec la révolution de 1910 fait aujourd’hui peine à voir... Ou même honte. Les mêmes avaient aussi dit qu’il fallait ouvrir les frontières pour laisser entrer tout le capital de l’étranger, pour que les patrons mexicains retroussent leurs manches et fassent un peu mieux les choses. Mais aujourd’hui, ce qu’on voit c’est qu’il n’y a plus d’entreprises mexicaines, elles ont toutes été avalées par des étrangers, et que ce qui se vend est pire que ce qu’on fabriquait avant au Mexique.


Et maintenant les hommes politiques mexicains veulent aussi vendre la Pemex, autrement dit le pétrole des Mexicains. La seule différence, c’est qu’il y en a qui disent qu’ils vendront tout et d’autres qui disent qu’ils ne vendront qu’une partie. Et ils veulent aussi privatiser la sécurité sociale, et l’électricité, et l’eau, et les forêts, et tout, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien du Mexique et que notre pays devienne une sorte de terre en friche ou un parc d’attractions réservé aux riches du monde entier, et que les Mexicains et les Mexicaines ne soient plus que leurs domestiques, dépendant de ce qu’on veut bien leur donner, vivant mal, sans racines, sans culture, autrement dit sans patrie.


Autrement dit, les néolibéralistes veulent tuer le Mexique, notre chère patrie mexicaine. Et les partis politiques officiels non seulement ne la défendent pas, mais sont les premiers à se mettre au service de l’étranger, principalement des États-Unis. Ce sont eux qui se chargent de nous tromper et de nous faire regarder ailleurs pendant qu’ils vendent tout et gardent la paye pour eux. Nous disons bien tous les partis politiques officiels qui existent aujourd’hui, pas seulement l’un d’entre eux. Essayez de trouver s’ils ont fait quelque chose de bien et vous verrez que non. Ils n’ont fait que voler et mentir. Et vous verrez qu’eux ont toujours leurs belles maisons et leurs belles voitures et tout leur luxe. Et en plus ils voudraient qu’on leur dise merci et qu’on vote encore une fois pour eux. Il faut bien dire qu’ils n’ont pas honte, comme on dit. Ils n’ont pas honte tout simplement parce qu’ils n’ont pas de patrie, ils n’ont que des comptes en banque.


Nous voyons aussi que le narcotrafic et la criminalité n’ont pas cessé d’augmenter. Parfois nous pensons que les criminels sont comme dans les chansons ou dans les films et peut-être que certains sont comme ça, mais ce ne sont pas les vrais chefs. Les vrais chefs sont bien habillés, ils ont fait des études à l’étranger, ils sont élégants et ils ne se cachent pas. Non, ils mangent dans de bons restaurants et sortent tout beaux, tout propres et bien habillés dans leurs fêtes à la une des journaux, c’est comme dirait l’autre "des gens biens" et certains sont même au gouvernement ou sont députés, sénateurs, ministres, chefs d’entreprise prospères, chefs de la police ou généraux de l’armée.


Nous disons que la politique ne sert à rien ? Non, ce que nous voulons dire, c’est que CETTE politique-là ne vaut rien. Elle ne vaut rien parce qu’elle ne tient pas compte du peuple, qu’elle ne l’écoute pas, qu’elle ne pense pas à lui et parce qu’elle vient le trouver seulement en période d’élections - et ce n’est même pas les votes qui l’intéressent, avec les sondages pour savoir qui va gagner ça lui suffit. Et alors on a droit à plein de promesses. Et que je vais faire ça et puis ça aussi, promis juré. Mais après, il n’y a plus personne, sauf quand on apprend par le journal qu’ils ont volé plein d’argent et qu’on ne va rien leur faire parce que la loi, que ces mêmes hommes politiques ont faite, les protège.


Parce que ça aussi, c’est un problème. La Constitution est complètement manipulée et changée. Ce n’est plus celle où il y avait les droits et les libertés du peuple travailleur, c’est celle des droits et des libertés des néolibéralistes pour faire tous leurs profits. Les juges sont là uniquement pour servir ces néolibéralistes, parce qu’ils finissent toujours par trancher en leur faveur et que ceux qui ne sont pas riches n’ont droit qu’à l’injustice, à la prison et au cimetière.


Eh bien, en dépit de la grande lessive orchestrée par les néolibéralistes, il y a quand même des Mexicains et des Mexicaines qui s’organisent et résistent.


Et on s’aperçoit qu’il y a des indigènes, dans leurs terres reculées, ici, au Chiapas, qui s’organisent de manière autonome, défendent leur culture et protègent la terre, les forêts et l’eau.


Et il y a des travailleurs de la campagne, autrement dit des paysans, qui s’organisent et font des marches et des mobilisations pour demander des crédits et des aides pour la campagne.


Et il y a des travailleurs des villes qui refusent qu’on leur retire leurs droits ou que l’on privatise leur travail et ils protestent et manifestent pour ne pas perdre le peu qu’ils ont et pour que notre pays ne perde pas ce qui lui appartient, comme l’électricité, le pétrole, la sécurité sociale et l’éducation.


Et il y a des étudiants qui refusent que l’on privatise l’éducation et qui se battent pour qu’elle soit gratuite et populaire et scientifique, autrement dit, qu’elle ne soit pas payante, que tout le monde puisse apprendre et que dans les écoles on n’enseigne pas des stupidités.


Et il y a des femmes qui refusent de continuer à être traitées comme de simples potiches et d’être humiliées et méprisées sous le prétexte qu’elles sont femmes, et elles s’organisent et se battent pour obtenir le respect qu’elles méritent en tant que femmes.


Et il y a des jeunes qui refusent qu’on les abrutisse avec des drogues ou qu’on les persécute pour leur façon d’être et ils prennent conscience avec leur musique et leur culture, autrement dit avec leur rébellion.


Et il y a des homosexuels, des lesbiennes, des transsexuels et d’autres encore qui refusent qu’on se moque d’eux, qu’on les méprise, qu’on les maltraite et qu’on en arrive à leur ôter la vie simplement parce qu’ils ont une façon différente d’être, et qu’on les traite d’anormaux ou de délinquants, et ils créent leurs propres organisations pour défendre le droit à la différence.


Et il y a des prêtres et des bonnes sœurs et ceux que l’on appelle séculiers qui ne sont pas du côté des riches et qui ne se résignent pas à la simple prière, et ils s’organisent pour accompagner le peuple dans sa lutte.


Et il y a ceux que l’on appelle combattants sociaux, des femmes et des hommes qui ont passé toute leur vie à se battre pour le peuple exploité, qui ont participé aux grandes grèves et aux actions des ouvriers, aux grandes mobilisations des citoyens et aux grands mouvements paysans et qui ont été victimes d’une terrible répression, mais, en dépit de tout cela et bien que certains soient très vieux, ils continuent à ne pas se rendre. Et ils vont partout où est la lutte et ne cessent de chercher à s’organiser et à faire que justice soit rendue. Et ils créent des organisations de gauche, des organisations non gouvernementales, des organisations pour le respect des droits de l’être humain, des organisations pour la défense des prisonniers politiques et pour la réapparition des disparus. Et ils créent des publications de gauche, des organisations de professeurs ou d’étudiants. Autrement dit, ils participent à une lutte sociale. Et il y en a même qui créent des organisations politico-militaires. Tous ceux-là ne se tiennent pas tranquilles et ils en savent long, parce qu’ils ont vu, et entendu, et vécu beaucoup de choses, et qu’ils ont beaucoup lutté.


Alors, en général, nous, nous voyons que, dans notre pays, qui s’appelle le Mexique, il y a beaucoup de gens qui ne se laissent pas faire, qui ne se rendent pas, qui ne se vendent pas. Autrement dit, qui sont dignes. Et cela nous réjouit et nous donne une certaine satisfaction, parce que avec tous ces gens ça ne va pas être si facile pour les néolibéralistes et peut-être que l’on parviendra même à sauver notre patrie des incroyables vols et de la destruction que les néolibéralistes ont entrepris. Et nous nous prenons à penser que ce serait bien si notre "nous autres" incluait toutes ces rébellions...
V. CE QUE NOUS VOULONS FAIRE


Bien, alors maintenant nous allons vous dire ce que nous voudrions faire dans le monde et au Mexique, parce que nous sommes incapables de nous taire, sans plus, devant tout ce qui se passe sur cette planète, comme s’il n’y avait que nous qui étions là où nous en sommes.


Alors dans le monde, nous voulons dire à vous tous qui résistez et luttez à votre façon et dans votre pays que vous n’êtes pas seuls et que nous, les zapatistes, même si nous sommes tout petits, nous vous soutenons et nous allons chercher un moyen de vous aider dans vos luttes et de parler avec vous pour apprendre, parce que s’il y a bien une chose que nous avons apprise, c’est à apprendre.


Et nous voulons dire aux peuples latino-américains que nous sommes fiers d’être des leurs, même si nous n’en sommes qu’une petite partie. Et que nous nous rappelons parfaitement comment ce continent s’est illuminé, il y a des années de cela, et qu’une lumière s’appelait Che Guevara, comme auparavant elle s’était appelée Bolivar, parce que parfois les peuples se saisissent d’un nom pour dire qu’ils se saisissent d’un étendard.


Et nous voulons dire au peuple de Cuba, qui résiste depuis si longtemps sur son chemin, qu’il n’est pas seul et que nous ne sommes pas d’accord avec le blocus dont il est victime et que nous allons chercher un moyen de lui envoyer quelque chose, même si ce n’est que du maïs, pour l’aider à résister. Et nous voulons dire au peuple nord-américain que nous ne sommes pas naïfs et que nous savons que leurs mauvais gouvernements sont une chose, et que les Nord-Américains qui luttent dans leur pays et se solidarisent avec les luttes d’autres pays sont une chose très différente. Et nous voulons dire aux frères et aux sœurs Mapuche du Chili que nous connaissons leur lutte et que nous apprenons d’elle. Et à ceux et celles du Venezuela que nous trouvons que c’est bien la manière dont ils défendent leur souveraineté, autrement dit le droit de leur nation à décider du chemin qu’elle veut emprunter. Et nous voulons dire aux frères et aux sœurs indigènes d’Équateur et de Bolivie qu’ils sont en train de donner une belle leçon d’histoire, à nous et à l’Amérique latine tout entière, parce que pour une fois on parvient à stopper la mondialisation néolibérale. Et nous voulons dire aux piqueteros et aux jeunes d’Argentine, simplement, que nous les aimons. Et à ceux d’Uruguay qui veulent un meilleur pays que nous les admirons. Et à ceux qui sont sans terre au Brésil que nous les respectons. Et à tous les jeunes d’Amérique latine que ce qu’ils font est très bien et qu’ils nous donnent beaucoup d’espoir.


Et nous voulons dire aux frères et aux sœurs de l’Europe sociale, autrement dit l’Europe digne et rebelle, qu’ils ne sont pas seuls. Que nous nous réjouissons de leurs grands mouvements contre les guerres néolibérales. Que nous observons attentivement leurs formes d’organisation et leurs formes de lutte pour en apprendre éventuellement quelque chose. Que nous cherchons un moyen de soutenir leurs luttes et que nous n’allons pas leur envoyer des euros, pour qu’après ils soient dévalués à cause de l’effondrement de l’Union européenne, mais que nous allons peut-être leur envoyer de l’artisanat et du café, pour qu’ils les commercialisent et en tirent quelque chose pour les aider dans leurs luttes. Et que peut-être que nous leur enverrons du pozole, ça donne des forces pour résister, mais qu’après tout il est possible que nous ne le leur envoyions pas, parce que le pozole c’est quelque chose bien de chez nous et qu’il ne manquerait plus qu’ils attrapent mal au ventre et qu’après, leurs luttes s’en ressentent et qu’ils soient vaincus par les néolibéralistes.


Et nous voulons dire aux frères et sœurs d’Afrique, d’Asie et d’Océanie que nous savons qu’eux aussi luttent et que nous voulons en savoir plus sur leurs idées et sur leurs pratiques.


Et nous voulons dire au monde que nous voulons le faire plus grand, si grand que puissent y avoir leur place tous les mondes qui résistent parce que les néolibéralistes veulent les détruire et qu’ils ne se laissent pas faire mais luttent pour l’humanité.


Alors, au Mexique, nous voulons arriver à un accord avec des personnes et des organisations de gauche, uniquement, parce que nous pensons que ce n’est qu’au sein de la gauche politique que l’on trouve la volonté de résister à la mondialisation néolibérale et de construire un pays où tout le monde jouisse de la justice, de la démocratie et de la liberté. Et non comme maintenant où la justice n’existe que pour les riches, où la liberté n’existe que pour leurs grands négoces et où la démocratie n’existe que pour couvrir les murs de propagande électorale. Et aussi parce que nous pensons que c’est uniquement de la gauche que peut surgir un plan de lutte pour que notre patrie, c’est-à-dire le Mexique, ne meure pas.


Et alors, ce à quoi nous avons pensé, c’est de dresser avec ces personnes et organisations de gauche un plan pour aller partout au Mexique où il y a des gens humbles et simples comme nous.


Et nous n’allons pas aller leur dire ce qu’ils doivent faire, autrement dit leur donner des ordres.


Nous n’allons pas non plus leur demander de voter pour tel ou tel candidat, nous savons parfaitement qu’ils sont tous partisans du néolibéralisme.


Nous n’allons pas non plus leur dire qu’ils fassent comme nous ou qu’ils prennent les armes.


Non, ce que nous allons faire, c’est leur demander comment ils vivent, comment est leur lutte, ce qu’ils pensent de notre pays et comment faire ensemble pour ne pas être vaincus.


Ce que nous allons faire, c’est aller chercher la pensée des gens simples et humbles comme nous et peut-être que nous y trouverons le même amour que nous ressentons pour notre pays.


Et peut-être allons-nous trouver un accord entre gens simples et humbles, et ensemble nous organiser dans tout le pays et faire concorder nos luttes, qui restent isolées, loin les unes des autres, et trouver une sorte de programme qui réunisse ce que tout le monde veut, et un plan de ce que nous ferons, et comment, pour que ce programme, appelé "programme national de lutte", se réalise.


Et alors, en accord avec la majorité des gens que nous allons écouter, eh bien, nous pourrions faire une lutte de tout le monde : des indigènes, des ouvriers, des paysans, des étudiants, des professeurs, des employés, des femmes, des enfants, des anciens et des hommes et avec toutes les personnes au cœur bon qui auront envie de lutter pour que ne soit pas détruit et vendu notre pays, qu’on appelle "le Mexique" et qui va du Rio Bravo au Rio Suchiate et qui est bordé, d’un côté, par l’océan Pacifique, et de l’autre, par l’océan Atlantique.
VI. COMMENT NOUS ALLONS LE FAIRE


Alors voici notre parole simple, qui s’adresse aux gens humbles et simples du Mexique et du monde et que nous appelons en cette occasion :



Sixième Déclaration de la forêt Lacandone


Et nous voici venus pour dire, avec notre parole simple, que...


L’EZLN renouvelle ses engagements concernant le maintien du cessez-le-feu offensif et elle ne lancera aucune attaque contre les forces gouvernementales et n’effectuera aucun mouvement de troupes offensif.


L’EZLN renouvelle ses engagements concernant la poursuite de ses activités dans le cadre de la lutte politique, avec l’initiative pacifique actuelle. Par conséquent, l’EZLN maintient sa volonté de n’entretenir aucune sorte de relation secrète avec des organisations politico-militaires mexicaines ou d’autres pays.


L’EZLN renouvelle ses engagements concernant la défense, le soutien et l’obéissance aux communautés indigènes zapatistes qui la constituent ainsi qu’à leur commandement suprême, et, sans interférer avec leurs méthodes démocratiques internes et dans la mesure de ses possibilités, elle contribuera au renforcement de leur autonomie, de leur bon gouvernement et à l’amélioration de leurs conditions de vie. Autrement dit, ce que nous allons faire au Mexique et dans le monde, nous le ferons sans armes, dans le cadre d’un mouvement civil et pacifique, et sans négliger ni cesser de soutenir nos communautés.


Par conséquent...


Dans le monde...



1. Nous établirons plus de relations respectueuses et de soutiens mutuels avec des personnes et des organisations qui résistent et luttent contre le néolibéralisme et pour l’humanité.






2. Dans la mesure de nos possibilités, nous fournirons des aides matérielles, des aliments et de l’artisanat aux frères et sœurs qui luttent dans le monde entier.





Pour commencer, nous allons demander au conseil de bon gouvernement de La Realidad de nous prêter le camion baptisé "Chompiras", d’une capacité d’environ 8 tonnes, et nous allons le remplir de maïs et si possible de deux bidons de 200 litres chacun rempli d’essence ou de pétrole, selon les besoins, que nous allons livrer à l’ambassade de Cuba à Mexico, pour qu’elle le fasse parvenir au peuple cubain en tant que soutien des zapatistes à sa résistance au blocus nord-américain. Mais s’il y avait un endroit plus près où livrer, ce ne serait pas plus mal, parce qu’il faut toujours aller jusqu’à Mexico qui est bien loin et il n’est pas impossible que "Chompiras" rende l’âme et alors on n’en mènerait pas large. Et de toute façon, ce ne serait pas avant la récolte et si on ne nous attaque pas, parce que tout est encore vert dans la milpa et que si nous l’envoyons maintenant, ce sera de l’elote qui n’arriverait pas en bonnes conditions, même sous forme de tamales. Ce serait mieux en novembre ou en octobre, au choix.


Et nous allons aussi nous mettre d’accord avec des coopératives d’artisanat de femmes pour pouvoir envoyer une bonne cargaison de vêtements brodés aux Europes, qui ne seront peut-être plus une Union, et peut-être aussi du café écologique des coopératives zapatistes, pour les vendre et avoir un peu de sous pour leur lutte. Et si cela ne se vend pas, ils pourront toujours se faire un petit café et causer de la lutte antinéolibérale, et s’il fait froid, ils pourront mettre les vêtements brodés zapatistes, qui résistent parfaitement au lavage à la main et à la pierre, et qui ne déteignent pas, en plus.


Et nous allons aussi envoyer aux frères et sœurs indigènes de Bolivie et d’Équateur un peu de maïs non transgénique. Il y a juste que nous ne savons pas où le livrer pour qu’il arrive en de bonnes mains, mais nous aimerions vraiment fournir cette petite aide.



3. Et nous disons à tous ceux et à toutes celles qui résistent dans le monde entier qu’il faut organiser d’autres rencontres intercontinentales, même si ce n’est qu’une seule de plus. En décembre ou en janvier prochain, peut-être, il faudrait y penser. Nous ne voulons pas fixer de date, parce qu’il s’agit de faire les choses en se mettant tous d’accord sur où, comment et qui. Mais il ne faudrait pas que ce soit ce genre de rencontre avec estrades où il n’y en a que quelques-uns qui parlent pendant que les autres écoutent, mais une rencontre sans formalités, tout le monde sur le même plan et tout le monde parle. Avec un peu d’ordre quand même, parce que, sinon, c’est rien que du bruit et on ne comprend rien à ce qui est dit, alors qu’avec un peu d’organisation tout le monde écoute et peut prendre note des paroles de résistance des autres pour pouvoir les rapporter à leurs compañeros et compañeras dans leur propre monde. Et nous avons pensé que ça pourrait se faire dans un endroit où il y a une grande prison, pour le cas où il y aurait de la répression et qu’on nous emprisonne et, comme ça, nous ne serions pas entassés les uns sur les autres. En prison, soit, mais bien organisés, et nous pourrions continuer en prison la rencontre intercontinentale pour l’humanité et contre le néolibéralisme. Alors, plus loin nous allons vous dire comment faire pour nous mettre d’accord sur la manière de se mettre d’accord. Enfin, en tout cas, c’est comme ça que nous pensons faire ce que nous voulons faire dans le monde. Mais d’abord...





Au Mexique...



1. Nous allons continuer à lutter pour les peuples indiens du Mexique, et plus seulement pour eux ni rien qu’avec eux, mais aussi pour tous les exploités et les dépossédés du Mexique, avec eux tous et dans l’ensemble du pays. Et quand nous parlons de tous les exploités du Mexique, nous parlons aussi des frères et sœurs qui ont dû partir aux États-Unis chercher du travail pour pouvoir survivre.






2. Nous allons aller écouter et parler directement, sans intermédiaires ni médiations, avec les gens simples et humbles du peuple mexicain et, en fonction de ce que nous entendrons et apprendrons, nous élaborerons, avec ces gens qui sont, comme nous, humbles et simples, un programme national de lutte. Mais un programme qui soit clairement de gauche, autrement dit anticapitaliste et antinéolibéral, autrement dit pour la justice, la démocratie et la liberté pour le peuple mexicain.






3. Nous allons essayer de construire ou de reconstruire une autre façon de faire de la politique, une façon qui renoue avec l’esprit de servir les autres, sans intérêts matériels et avec sacrifice, en consacrant son temps et avec honnêteté, en respectant la parole donnée et avec pour seule paye la satisfaction du devoir accompli. Autrement dit, comme le faisaient auparavant les militants de gauche que rien n’arrêtait, ni les coups, ni la prison, ni la mort, et encore moins des dollars.






4. Nous allons aussi essayer de faire démarrer une lutte pour exiger une nouvelle Constitution, autrement dit des nouvelles lois qui prennent en compte les exigences du peuple mexicain, à savoir : logement, terre, travail, alimentation, santé, éducation, information, culture, indépendance, démocratie, justice, liberté et paix. Une nouvelle Constitution qui reconnaisse les droits et libertés du peuple et qui défende le faible contre le puissant.





DANS CE BUT...


L’EZLN enverra une délégation de sa direction pour accomplir cette tâche sur l’ensemble du territoire mexicain et pour une durée indéterminée. Cette délégation zapatiste se rendra aux endroits où elle sera expressément invitée, en compagnie des organisations et des personnes de gauche qui auront souscrit à cette Sixième Déclaration de la forêt Lacandone.


Nous informons à l’avance que l’EZLN mènera une politique d’alliances avec des organisations et des mouvements non électoralistes qui se définissent, en théorie et en pratique, comme des mouvements et organisations de gauche, aux conditions suivantes :


Non à des accords conclus en haut pour imposer en bas, mais oui à la conclusion d’accords pour aller ensemble écouter et organiser l’indignation ; non à la création de mouvements qui soient ensuite négociés dans le dos de ceux qui y participent, mais oui à toujours tenir compte de l’opinion des participants ; non à la recherche de récompenses, de promotion, d’avantages, de postes publics, du pouvoir ou de qui aspire au pouvoir, mais oui à outrepasser les calendriers des élections ; non à la tentative de résoudre d’en haut les problèmes de notre pays, mais oui à la construction PAR LE BAS ET POUR EN BAS d’une alternative à la destruction néolibérale, une alternative de gauche pour le Mexique.


Oui au respect réciproque de l’autonomie et de l’indépendance d’organisations, à leurs formes de lutte, à leur façon de s’organiser, à leurs méthodes internes de prises de décision, à leurs représentations légitimes, à leurs aspirations et à leurs exigences ; et oui à un engagement clair et net de défense conjointe et coordonnée de notre souveraineté nationale, par conséquent avec une opposition sans concessions aux tentatives de privatisation de l’énergie électrique, du pétrole, de l’eau et des ressources naturelles.


Autrement dit, nous invitons comme qui dirait les organisations politiques et sociales de gauche qui ne sont pas officiellement déclarées et les personnes qui se revendiquent de gauche sans appartenir aux partis politiques officiels à nous réunir, au moment, à l’endroit et de la manière que nous leur proposerons en son temps, afin d’organiser une campagne nationale, en parcourant tous les lieux même les plus reculés de notre patrie, pour écouter et organiser la parole de notre peuple. Alors, c’est comme une campagne, mais bien différente parce qu’elle n’est pas électorale.


Frères et sœurs,


Voici notre parole. Nous disons :


Dans le monde, nous allons davantage fraterniser avec les luttes de résistance contre le néolibéralisme et pour l’humanité.


Et nous allons soutenir, même si ce n’est qu’un petit peu, ces luttes.


Et nous allons échanger dans un respect mutuel expériences, histoires, idées et rêves.


Au Mexique, nous allons parcourir l’ensemble du pays, au milieu des décombres qu’a semés la guerre néolibérale et parmi les résistances, retranchées, qui y fleurissent.


Nous allons chercher, et trouver, des gens qui aiment ces terres et ces cieux au moins autant que nous.


Nous allons chercher, de La Realidad à Tijuana, des gens qui veulent organiser et lutter et construire, qui sait, le dernier espoir que cette nation, qui existe au moins depuis le jour où un aigle s’est posé sur un nopal pour y dévorer un serpent, ne meure pas.


Nous invitons les indigènes, les ouvriers, les paysans, les professeurs, les étudiants, les ménagères, les habitants des quartiers, les petits propriétaires, les petits commerçants, les micro-chefs d’entreprise, les retraités, les handicapés, les prêtres et les bonnes sœurs, les chercheurs, les artistes, les intellectuels, les jeunes, les femmes, les vieillards, les homosexuels, les lesbiennes et les enfants, garçons et filles, à participer directement, de manière individuelle ou collective, à la construction d’une autre façon de faire de la politique et d’un programme de lutte national et de gauche, et à lutter pour une nouvelle Constitution.


Voilà quelle est notre parole pour dire ce que nous allons faire et comment nous allons le faire. Elle est à votre disposition, si cela vous intéresse.


Et nous voulons dire aux hommes et aux femmes à la pensée bonne dans leur cœur, qui seraient d’accord avec cette parole que nous donnons, de ne pas avoir peur ou, s’ils ont peur, de se dominer et de dire publiquement s’ils sont d’accord avec cette idée que nous lançons. Comme ça, on verra enfin une fois pour toutes avec qui, où, quand et comment va être franchi ce nouveau pas dans la lutte.


Pendant que vous y réfléchissez, sachez que, en ce sixième mois de l’an 2005, nous, les hommes, les femmes, les enfants et les anciens de l’Armée zapatiste de libération nationale, nous avons déjà pris notre décision et que nous souscrivons à cette Sixième Déclaration de la forêt Lacandone, et qu’elle a été contresignée par ceux qui savaient signer et que ceux qui ne savaient pas ont mis leurs empreintes, bien qu’il y ait moins de personnes maintenant qui ne savent pas, parce qu’une éducation a pu être donnée ici, dans ce territoire en rébellion pour l’humanité et contre le néolibéralisme, autrement dit sous les cieux et sur les terres zapatistes.


Voilà quelle a été notre parole simple s’adressant aux cœurs nobles des gens simples et humbles qui résistent et se rebellent contre l’injustice dans le monde entier.



DÉMOCRATIE !
LIBERTÉ !
JUSTICE !



Des montagnes du Sud-Est mexicain.
Comité clandestin révolutionnaire indigène
Commandement général de l’Armée zapatiste de libération nationale.
Mexique, en ce sixième mois, autrement dit en juin, de l’an 2005.


Brochure de la Sixième déclaration de la forêt Lacandone